Trois noms de gare sortent du nouvel arrêté publié au Journal officiel : Gare de Lyon à Paris, Saint-Denis Pleyel et le secteur de Bobigny en Seine-Saint-Denis. À partir des prochaines semaines, c’est là que les premiers agents de sûreté de la SNCF et de la RATP vont commencer à porter un pistolet à impulsions électriques, ce que tout le monde appelle un Taser. Le décret encadrant l’expérimentation date du 13 février 2026, mais le périmètre opérationnel a été précisé par un arrêté du 14 avril, que Le Parisien a remis sur la table ce dimanche.

Trois gares franciliennes, et c’est tout pour l’instant

L’arrêté est précis. Pour la RATP, ce sont les agents du Groupement de protection et de sécurité des réseaux (GPSR) en service de nuit à la Gare de Lyon qui peuvent désormais s’équiper de l’arme. À la SNCF, la Suge concentre l’expérimentation sur les secteurs de Saint-Denis Pleyel et de Bobigny, tous services confondus : jour, mixte et nuit. Aucune autre gare de France n’entre dans le dispositif initial. Sur TF1, le ministre des Transports Philippe Tabarot a parlé d’une montée en charge « très rapide » si l’expérimentation tient ses promesses, mais aucun calendrier d’extension n’est aujourd’hui fixé.

Quatre cents agents, deux séances de tir par an

Le décret limite l’expérimentation à environ 10 % des effectifs des deux polices ferroviaires, soit 300 à 400 agents au total selon les chiffres communiqués par Bercy. L’autorisation reste individuelle : chaque agent doit décrocher un feu vert du préfet du département où il exerce, après une formation préalable. Une fois équipé, il devra repasser par le stand de tir au moins deux fois par an. Le programme prévoit l’utilisation d’au moins une cartouche d’entraînement et une cartouche opérationnelle à chaque session, le tout assorti d’un rappel des règles d’emploi. Un raté à la formation fait perdre l’autorisation.

L’évaluation de l’expérimentation a été confiée à un comité composé de représentants de la SNCF, de la RATP, de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable et de l’Inspection générale de l’administration, qui en assure la présidence. Deux personnalités qualifiées indépendantes complètent l’équipage. Leur rapport décidera de la suite : généralisation, extension à d’autres gares, ou retour en arrière.

Pas contre les enfants, pas contre les femmes enceintes

L’usage du Taser est strictement encadré. Il ne peut intervenir qu’en situation de légitime défense, jamais comme arme de contrainte ou comme outil de contrôle. L’arrêté liste ce qui est interdit : tirer sur un enfant, sur une femme visiblement enceinte, sur le conducteur d’un véhicule en mouvement, ou s’en servir comme arme de contact en cognant directement quelqu’un avec l’embout. Avant de presser la détente, l’agent doit lancer une sommation orale et viser la cible avec le rayon laser, « si les circonstances le permettent ». Chaque tir est filmé. Quand la personne touchée le réclame ou que son état le justifie, des examens médicaux doivent suivre.

Le texte ajoute une mise en garde inhabituelle. L’utilisation du pistolet à impulsions présente « des risques spécifiques », écrit le législateur, à proximité de lignes ou de rails électriques, et dans les espaces exigus quand l’affluence est forte. Autrement dit, l’environnement même qui justifie l’arme, les couloirs bondés et les quais électrifiés, est aussi celui où elle peut tourner au drame.

104 700 victimes enregistrées dans les transports en 2025

Les chiffres avancés par Bercy pour justifier l’expérimentation viennent du service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI). En 2025, 104 700 victimes de violences, viols ou escroqueries ont été recensées dans les transports en commun français. Le total recule de 2 % par rapport à 2024 mais reste massif. Surtout, certains indicateurs continuent de grimper. Les violences physiques et sexuelles ont progressé de 2 %, et le nombre de victimes de violences sexuelles dans les transports a atteint 3 494, soit 95 cas de plus qu’un an plus tôt. Le SSMSI rappelle qu’à peine 6 % des personnes ayant subi une agression sexuelle physique portent plainte. Le réel est donc largement sous-estimé.

C’est sur ce terrain que le ministère défend l’arme. « Il y a plus de 100 000 faits constatés de délinquance dans nos transports en commun », a déclaré Philippe Tabarot sur TF1. « Il n’y a pas d’utilisation des transports en commun, il n’y a pas de report modal, sans sécurité. » Traduction politique : pas de croissance des passagers si les usagers ont peur de prendre le métro à 23 heures.

Un détour après la censure du Conseil constitutionnel

L’histoire récente du dossier explique pourquoi cette expérimentation passe par un décret et non par une loi. La loi Tabarot, votée en 2025 pour renforcer la sûreté dans les transports, comportait un amendement autorisant la Suge à s’équiper du Taser. Le Conseil constitutionnel l’a censuré pour des raisons de procédure, sans se prononcer sur le fond. Le gouvernement a contourné l’obstacle en passant par voie réglementaire, ce qui suffisait juridiquement. Plusieurs élus de gauche y voient un coup de force ; la Banque des Territoires note dans Localtis que « le présent texte prouve qu’il n’y avait toutefois pas besoin de recourir de nouveau à la loi pour l’introduire ».

L’arsenal de la police ferroviaire se densifie en parallèle. Les caméras frontales débarquent sur certains tramways, les contrôleurs SNCF ont déjà obtenu le droit de filmer leurs interventions avec leurs caméras piétons, et le port d’arme létal reste autorisé pour la Suge depuis 2017. Le Taser arrive donc au bout d’une longue série de petits pas, dont chacun a fait débat dans son coin avant d’être généralisé sans bruit.

Première évaluation prévue à l’horizon 2029

Le décret fixe la durée de l’expérimentation à trois ans à compter de son entrée en vigueur. Les premiers agents équipés à Bobigny, Saint-Denis Pleyel et à la Gare de Lyon serviront donc de banc d’essai jusqu’au début 2029. C’est à cette échéance que tombera le rapport du comité d’évaluation, et donc le verdict politique sur la généralisation à toutes les gares de France. D’ici là, les voyageurs des trois sites pilotes vont croiser, dans les couloirs et sur les quais, des agents avec une nouvelle pièce noire à la ceinture. Le quotidien dans le métro change petit à petit, sans qu’aucune loi n’ait été votée à ce sujet.