Lundi soir, sur un écran, une fille de 14 ans répond à un adulte. Sauf qu’elle n’existe pas. Voix, visage, hésitations adolescentes, tout sort d’une intelligence artificielle. Au bout de la conversation, Dominique Bouvet, ancien vice-président du Comité départemental olympique et sportif de Haute-Saône, glisse à sa supposée interlocutrice qu’elle ne doit rien dire à ses parents. La vidéo, mise en ligne le 11 mai par un internaute, a tourné toute la journée du 12 sur les réseaux. Le Comité national olympique et sportif français parle, mercredi 13 mai, d’« effroi ».
Un avatar qui parle, hésite, sourit
Le piège a été tendu par un internaute qui signe ses contenus du pseudo Finnyzyy. Sa technique repose sur deux briques, un modèle vidéo génératif capable d’animer un visage d’adolescente synthétique en temps réel, et un clone vocal entraîné sur une voix juvénile. Le rendu, sur les extraits qui circulent, dépasse ce que l’on voyait il y a un an. L’avatar relance, marque des temps de réflexion, baisse la tête comme une vraie ado mal à l’aise. Au cours de l’échange, Bouvet finit par tenir des propos sans équivoque : « Je dis quoi à mes parents ? Tu leur dis pas ! »
Une condamnation déjà au compteur
L’homme n’en est pas à son premier rendez-vous avec la justice. En janvier 2025, le tribunal correctionnel de Vesoul l’a condamné à dix-huit mois d’emprisonnement avec sursis probatoire, deux ans de suivi et une obligation de soins. Le dossier portait sur la détention, la captation et la transmission d’images pornographiques de mineurs, avec saisie de matériel informatique. L’instruction remontait à mars 2020, après le signalement de lycéens qui avaient reçu des messages depuis le compte Instagram de l’Union nationale du sport scolaire de Haute-Saône, alors confié à Bouvet. Le prévenu avait été placé en détention provisoire à l’époque, puis remis en liberté sous contrôle judiciaire. Le sursis probatoire prononcé un an plus tard interdisait, selon les usages dans ce type de dossier, tout contact non encadré avec des mineurs.
Le CNOSF nomme, le département se tait
Le Comité national olympique a publié son communiqué dès le matin du 12 mai. L’institution cite Dominique Bouvet par son nom, rappelle sa condamnation antérieure et martèle sa « tolérance zéro face à tout comportement pouvant relever de violences sexuelles sur mineurs ». Le conseil départemental de Haute-Saône, où l’intéressé a longtemps exercé, n’a pas réagi publiquement à ce stade. Les fédérations sportives sollicitées renvoient vers le texte du CNOSF, qui pose la position officielle. Le silence des structures locales soulève une vieille question, déjà posée à l’Assemblée nationale lors des travaux sur les violences sexuelles dans le sport, sur la circulation de personnes déjà condamnées au sein du milieu sportif territorial.
Le piège est à la portée d’un PC grand public
Le cas a fait sursauter au-delà du monde sportif. « Tellement au point et accessible désormais qu’elle va se répandre, qu’on ne saura plus qui est vrai », a réagi le juriste Guillaume Champeau, spécialiste du numérique, sur X. Générer une adolescente convaincante en visio demande aujourd’hui une carte graphique milieu de gamme et quelques heures d’entraînement vocal. Les outils, confidentiels début 2024, circulent désormais dans des forums ouverts au grand public. La chaîne audio génère la voix en moins de 200 millisecondes, ce qui suffit à tromper l’oreille dans une conversation en direct.
Quand le droit court derrière le code
La loi SREN, promulguée en mai 2024, a créé un délit visant la diffusion non consentie de contenus générés par IA reproduisant l’image ou la voix d’une personne. La peine grimpe à deux ans de prison et 45 000 euros d’amende lorsque la publication passe par un service en ligne, comme le détaille Dalloz dans une note récente. Le texte vise surtout les deepfakes contre des personnes réelles, dans le sillage des affaires d’images intimes truquées. Le piège à pédophiles repose, lui, sur un personnage fictif intégralement fabriqué, ce qui le place dans une zone moins balisée par la loi française. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, l’AI Act, exige la transparence des contenus générés, sans trancher la légalité de ce type d’opération.
Justice citoyenne, justice fragile
Les « chasseurs de pédophiles » ne sont pas nouveaux. À Mont-de-Marsan, en 2020, un trentenaire avait piégé un homme via un faux profil de fille de 12 ans, raconte France Bleu, avec à la clé une reconnaissance des faits, une garde à vue et une détention provisoire. Le collectif Cinquième Pouvoir documentait dès 2019 des traques similaires sur Facebook et Snapchat. L’IA change l’échelle. La fausse ado peut désormais répondre en visio, ajuster son intonation, rire ou pleurer. La frontière entre flagrant délit et provocation à l’infraction se rétrécit. Plusieurs magistrats interrogés par franceinfo ces derniers mois redoutent une multiplication des nullités procédurales, alors même que la matérialité des propos peut paraître accablante. Pour les associations de protection de l’enfance, ce flou décourage les signalements officiels qui passent par des canaux légaux moins spectaculaires, mais plus solides.
Une affaire qui en annonce d’autres
L’association Innocence en danger, dans sa revue de presse, observait dès 2024 une accélération des contenus pédopornographiques produits par IA, qu’il s’agisse de mineurs fictifs ou de visages réels détournés. Le parquet de Vesoul a indiqué mardi soir avoir ouvert une enquête préliminaire pour vérifier la matérialité des échanges et identifier l’auteur du piège. Les enquêteurs vont aussi vérifier si la peine de janvier 2025 comportait une interdiction de contact avec des mineurs, ce qui ouvrirait la voie à un renvoi en correctionnelle accéléré. L’audition de Dominique Bouvet est attendue dans les prochains jours, à un moment où le mouvement sportif français, déjà secoué par les travaux parlementaires de 2023 sur la gouvernance des fédérations, peine à éteindre les incendies.