Plus de bonbons relaxants. Plus de tisanes du soir. Plus d’huiles sous la langue. Depuis ce vendredi 15 mai, tout produit alimentaire contenant du cannabidiol est officiellement sorti du circuit légal français. Une décision tombée il y a une semaine, qui place 1 500 boutiques spécialisées et 20 000 pharmacies dans la zone rouge des contrôles, sur un marché évalué à environ 100 millions d’euros par an.

Une zone grise qui dure depuis sept ans

Le CBD n’a jamais vraiment eu sa place dans le droit français. Vendu en boutique depuis le début des années 2020, popularisé par les gélules anti-stress et les infusions du dimanche soir, le cannabidiol vivait dans un entre-deux confortable : ni tout à fait toléré, ni véritablement encadré. La production agricole a pris son essor pendant cette période, environ 2 000 exploitations s’étant lancées dans la culture du chanvre destiné à l’extraction de la molécule.

Le 15 avril, la Direction générale de l’alimentation a reçu les représentants de la filière pour leur annoncer la fin de la récréation. Le règlement européen 2015/2283, dit Novel Food, allait désormais s’appliquer sans ménagement. L’annonce publique est tombée le 7 mai. Huit jours après, la couperet.

La logique du texte européen est implacable. Il considère comme nouvel aliment tout produit dont la consommation significative en Europe est postérieure au 15 mai 1997. Le cannabidiol coche la case : aucune trace de tisane apaisante au CBD dans les supermarchés du siècle dernier. Le statut Novel Food impose donc une autorisation préalable de Bruxelles avant toute commercialisation. Depuis 2019, aucun dossier n’a passé la barre.

L’EFSA refuse de valider la sécurité du cannabidiol

La raison de ce blocage tient en une phrase de l’Autorité européenne de sécurité des aliments. Dans son avis de 2022, l’EFSA juge qu’elle ne peut pas conclure à l’innocuité du CBD comme aliment. Les données disponibles sur le foie, le système nerveux, le système endocrinien et la fonction reproductrice sont jugées trop fragmentaires. Sur les animaux, les effets indésirables observés à doses élevées inquiètent les évaluateurs.

L’autorité a fini par poser un seuil provisoire en début d’année : 0,0275 milligramme par kilogramme de poids corporel et par jour, ce qui revient à environ 2 milligrammes pour un adulte de 70 kilos. Beaucoup de bonbons vendus en boutique en contiennent trois à cinq fois plus dans une seule unité. Une étude publiée en 2025 chez des adultes en bonne santé recevant 5 mg/kg/jour pendant 28 jours a relevé une élévation anormale des enzymes hépatiques chez 5 à 7 % des participants. Pour les moins de 25 ans, les femmes enceintes ou allaitantes, et les personnes sous médicaments, l’EFSA refuse même de fixer une dose, faute de pouvoir établir la moindre sécurité.

Ce verdict scientifique nourrit la position de la DGAL. Le bureau qui supervise les contrôles alimentaires a prévenu les opérateurs qu’il n’y aurait « plus aucune tolérance ». Le plan d’inspection prévoit le passage en revue des boutiques dédiées, des pharmacies, des grandes surfaces et des plateformes en ligne. Les agents traqueront les produits ingérables, vérifieront les étiquettes et les certificats d’analyse. Sanctions possibles : saisie, amende administrative, poursuites pénales pour les opérateurs récidivistes.

Ce qui change concrètement dans les rayons

L’interdiction frappe une famille de produits précise. Les huiles destinées à être avalées, les tisanes en sachet ou en vrac, les bonbons gélifiés, les chocolats, les biscuits, les sodas et les compléments alimentaires en gélules basculent dans l’illégalité dès aujourd’hui. La même huile, si elle se réclame d’un usage cutané, peut continuer à exister à condition de respecter la réglementation cosmétique européenne.

Le découpage laisse intactes plusieurs branches du marché. Les fleurs et les résines vendues sans destination alimentaire restent autorisées. Les e-liquides pour cigarettes électroniques continuent leur carrière. Les crèmes, baumes et autres produits topiques aussi. C’est ce périmètre, le plus visible dans les vitrines des CBD shops, qui devrait absorber la perte des références comestibles. Les consommateurs ne risquent rien : la responsabilité juridique pèse sur le fabricant, le distributeur et le vendeur, pas sur la personne qui achète. Les produits déjà à la maison peuvent être terminés sans souci.

« Cette position tue une filière agricole »

La réaction du secteur a été frontale. L’Union des professionnels du CBD a déclaré à l’AFP que la décision risquait de faire disparaître plus de 2 000 boutiques spécialisées installées en centre-ville. L’organisation conteste même la lecture juridique de la DGAL, estimant que le règlement Novel Food laisserait aux États membres la latitude de ne pas l’appliquer mécaniquement. L’Union des industriels pour la valorisation des extraits de chanvre, plus mesurée, dit poursuivre des discussions avec les ministères pour obtenir une « application raisonnée et non radicale ».

Dans les fermes, le ton est plus brut. Un cultivateur cité par franceinfo résume sa situation d’une formule : « C’est grâce au CBD si ma ferme est encore debout ». Les exploitations qui ont pivoté du chanvre textile vers le chanvre bien-être pendant le boom des années 2020 se retrouvent sans débouché alimentaire et avec des stocks qu’il faudra écouler autrement. Les pistes de reconversion existent (cosmétique, biomatériaux, isolation, alimentation animale par voie topique), mais aucune n’absorbe à elle seule le manque à gagner.

Pour les boutiques, le calendrier est cruel. Huit jours entre l’annonce publique et l’entrée en vigueur, c’est trop court pour solder, négocier avec les fournisseurs, basculer les vitrines. Les commerçants qui avaient construit leur chiffre d’affaires autour des références ingérables vont devoir recomposer leurs gammes en quelques semaines.

Une harmonisation européenne à plusieurs vitesses

La France ne tranche pas seule. Le règlement Novel Food s’impose à l’ensemble des Vingt-Sept, mais les administrations l’interprètent à des cadences variables. L’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas oscillent depuis des années entre tolérance discrète et alertes ponctuelles. Bruxelles attend des dossiers complets, scientifiques et toxicologiques, capables de combler les lacunes pointées par l’EFSA en 2022. Plusieurs industriels américains et britanniques ont commencé à constituer ces dossiers, qui réclament plusieurs millions d’euros d’investissement et plusieurs années d’études cliniques.

D’ici là, la filière française devra composer avec un marché tronqué. Les boutiques parient sur le report des consommateurs vers les fleurs et les vaporisateurs. Les pharmacies, qui distribuaient les compléments les plus visibles, perdent un rayon entier. La prochaine étape se joue à Bruxelles, où une éventuelle première autorisation Novel Food pourrait rouvrir une voie légale, peut-être en 2027. En attendant, le rayon « infusions du soir » des CBD shops français va se vider de ses sachets relaxants, remplacés par des camomilles classiques et des mélanges à la valériane.