« Je l’ai chopé. » Luca Signorelli s’occupait d’une femme allongée sur le trottoir, jambes broyées, quand le conducteur de la Citroën C3 grise a redémarré pour fuir. La voiture venait de faucher huit personnes à 100 km/h en plein centre de Modène. Signorelli a couru après lui. Il en est ressorti avec deux coups de couteau.
100 km/h et une vitrine de magasin
Samedi 16 mai, peu avant 16h30, la Via Emilia est noire de monde, comme tous les week-ends de printemps dans le centre historique de Modène. Une Citroën C3 grise déboule de Largo Garibaldi. Le conducteur accélère brutalement, vise le trottoir et fonce dans la foule. Selon les premiers témoignages relayés par le quotidien italien Il Sole 24 Ore, la voiture roulait à environ 100 km/h. Elle a d’abord percuté un cycliste, puis enchaîné sur un groupe de piétons, avant de finir sa course contre la vitrine d’un magasin.
Plaquée juste derrière la vitre au moment de l’impact, une femme de 55 ans a vu ses deux jambes broyées par l’avant du véhicule. Elle a dû être amputée sur place. « Il l’a écrasée contre la vitrine », a raconté un témoin cité par CNN. C’est la blessée la plus grave d’un bilan qui n’a cessé de s’alourdir samedi soir.
Sept blessés, deux dans un état critique
Au total, sept piétons ont été transportés à l’hôpital, auxquels s’ajoute Luca Signorelli, blessé à l’arme blanche pendant la course-poursuite. Quatre victimes sont classées en code rouge. Deux ont été évacuées par hélicoptère vers l’hôpital Maggiore de Bologne, deux autres conduites au centre hospitalier de Baggiovara, en banlieue de Modène. La directrice du service de soins intensifs de Baggiovara, Lesley De Pietri, a indiqué à la presse italienne que deux patients restaient dans un état « extrêmement grave » dimanche matin. Parmi les blessés figurent une touriste allemande et un touriste polonais, ont précisé les autorités locales.
La course-poursuite, puis le couteau
Luca Signorelli a livré son récit à l’agence Reuters. Il était en train de porter secours à la femme amputée lorsqu’il a vu le conducteur sortir de la voiture, calme, et tenter de quitter la scène à pied. « Je l’ai poursuivi », explique-t-il. « Il a disparu derrière une rangée de voitures, puis a brusquement réapparu avec un couteau à la main. » Une bagarre s’engage. « J’ai pris deux coups, un au cœur et un à la tête. J’ai esquivé l’un des deux et, pour l’autre, j’ai attrapé son poignet et je l’ai bloqué. » Quatre autres passants arrivent en renfort au croisement de la Rua Pioppa et du Corso Adriano. À cinq, ils plaquent l’homme au sol et le remettent aux carabiniers. Aucun des sauveteurs ne s’est présenté comme membre des forces de l’ordre.
Le profil flou du conducteur
Le préfet Fabrizio Triolo a livré dimanche en conférence de presse les premiers éléments sur le suspect. Italien, né en 1995, titulaire d’un master en administration des affaires, au chômage au moment des faits. Sa fiche médicale remonte à 2022, quand le centre de santé mentale local l’avait pris en charge pour des troubles de la personnalité schizoïde. Le suivi a ensuite été interrompu, et les autorités sanitaires l’avaient perdu de vue. Au moment de son interpellation, il n’était sous l’emprise d’aucun psychotrope et paraissait « lucide », selon le préfet. La presse italienne a évoqué un Italien d’origine marocaine. L’enquête est confiée à la police judiciaire de Modène.
Attentat ou crise psychiatrique ?
Le maire Massimo Mezzetti a refusé de trancher samedi soir. « Il faut comprendre la nature de cet acte, mais il est dramatique, je suis profondément touché », a-t-il déclaré à la chaîne publique RAI. « Quelle que soit sa nature, c’est très grave. S’il s’agissait d’un attentat, ce serait encore plus grave. » Le préfet Triolo a précisé que le « scénario d’investigation évolue » et qu’il ne pouvait pas communiquer davantage. La piste psychiatrique reste pour l’instant la plus avancée publiquement, mais aucune hypothèse n’a été officiellement écartée. Une cellule de la procureure de Modène doit se prononcer lundi sur la qualification retenue.
Meloni annule Chypre, Mattarella remercie
Giorgia Meloni a annulé une visite officielle prévue dimanche à Chypre pour se rendre auprès des blessés à Modène. La présidente du Conseil italien a qualifié l’événement d’« extrêmement grave » sur le réseau social X. « Je tiens à remercier les citoyens qui sont courageusement intervenus pour stopper l’auteur des faits, et les forces de l’ordre pour leur réactivité », a-t-elle écrit. Le ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani s’est dit « en contact constant » avec le ministre de l’Intérieur. Le président de la République Sergio Mattarella a, lui, téléphoné au maire dans la soirée pour saluer les « citoyens courageux » qui ont permis l’arrestation.
Une mécanique qui rappelle Nice et Berlin
L’Italie n’avait pas connu de tel scénario en milieu urbain depuis longtemps. Le mode opératoire évoque immédiatement les attaques au véhicule-bélier de Nice (86 morts le 14 juillet 2016) et de Berlin (12 morts le 19 décembre 2016), revendiquées par l’État islamique. Un rapport du Centre d’analyse du terrorisme publié en 2019 recensait 19 attaques de ce type en Europe entre 2014 et 2018, avec 158 morts au total. À ce stade, aucune piste idéologique n’a été évoquée publiquement par les autorités italiennes pour Modène. Le profil du suspect, ses antécédents psychiatriques et l’absence de revendication écartent pour l’instant l’hypothèse jihadiste, sans la fermer.
Luca Signorelli, le passant qui n’a pas reculé
Le geste de Luca Signorelli est devenu en quelques heures le visage de cette journée noire pour Modène. Il n’a pas hésité une seconde, raconte-t-il à Reuters. Il s’occupait d’une victime, il a vu un homme fuir, il a couru. La suite, il la doit à un réflexe : avoir agrippé le poignet armé de son agresseur, suffisamment longtemps pour que les autres arrivent. Le maire de Modène a salué dimanche le « courage et le grand sens civique » des cinq hommes qui ont neutralisé le conducteur. Le ministre Antonio Tajani a parlé d’un « acte d’héroïsme civil ». Seul Signorelli a accepté de témoigner devant les caméras italiennes. Les quatre autres restent anonymes.
Ce que les enquêteurs doivent encore éclaircir
Plusieurs zones d’ombre restent à lever. Pourquoi le suspect, sous suivi psychiatrique en 2022, est-il sorti des radars de la santé publique ? La Citroën C3 lui appartient-elle ? Les vidéosurveillances du centre-ville, particulièrement denses dans la Via Emilia, doivent permettre de reconstituer son parcours avant l’accélération fatale. Le procureur de la République de Modène donnera un point d’étape lundi matin. Pendant ce temps, les deux blessés en état critique sont toujours hospitalisés à Bologne, et la femme de 55 ans a entamé son réveil après amputation.