« Je n’arrivais pas à mettre un coup d’arrêt. » La phrase a été lâchée par un magistrat marseillais devant ses juges. Le même qui, à la section financière du tribunal judiciaire de Marseille, instruisait des dossiers d’escroquerie. Pendant des mois, il a filé sur l’autoroute avec de fausses plaques pour ne pas payer ses péages, près de deux cents fois selon Le Parisien. Le Conseil supérieur de la magistrature pourrait le rayer définitivement du corps.
Un juge instructeur qui plaide la fuite en avant
L’homme a moins de cinquante ans. Avant de rejoindre Marseille, il a officié à Toulon, puis à Aix-en-Provence, avant d’occuper un poste de vice-président chargé de l’instruction à la section financière du tribunal judiciaire de Marseille. C’est ce détail qui a fait basculer son affaire dans le grotesque : un magistrat qui poursuit les fraudeurs en col blanc passait lui-même au péage sans payer, plaque trafiquée, déclaration de vol bidon à la clé.
Le mécanisme tenait sur deux jambes. Première jambe, des plaques d’immatriculation falsifiées vissées sur ses véhicules pour duper les caméras des barrières automatiques. Deuxième jambe, des déclarations d’usurpation de plaques déposées au commissariat dès qu’une amende remontait à son nom. À chaque relance des sociétés d’autoroute, le juge brandissait son propre dépôt de plainte. La preuve, écrivait-il en substance, que ce n’était pas lui.
14 mois avec sursis, le permis annulé
Le 17 juin 2025, le prévenu comparaît devant le tribunal correctionnel de Nîmes. L’affaire a été dépaysée par le parquet de Marseille pour éviter le moindre soupçon de partialité, comme le permet l’article 43 du code de procédure pénale lorsqu’un membre de l’autorité judiciaire est mis en cause. Il choisit la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, le plaider-coupable français, et reconnaît tout en bloc.
Le parquet réclamait dix-huit mois de prison avec sursis. Le tribunal en retient quatorze, assorti d’une annulation du permis de conduire avec interdiction de le repasser pendant quatre mois et de la confiscation de 16 000 euros, somme correspondant au montant retenu de l’escroquerie selon France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur. Le magistrat dispose alors de dix jours pour faire appel. Il ne les utilise pas.
Une enquête déclenchée par une simple anomalie
Comment un juge financier finit-il par se faire prendre ? Par où tout magistrat espère ne jamais se faire prendre, la routine. Les opérateurs autoroutiers ont vu remonter des incohérences répétées sur les plaques d’un véhicule, toujours au même conducteur, toujours suivies d’un dépôt de plainte. La fréquence a fini par déclencher un signalement. L’escadron départemental de sécurité routière du Var et la section de recherche de la gendarmerie de Marseille ont repris le dossier, croisé les passages, identifié le propriétaire réel.
Selon Marsactu, l’enquête remonte à plusieurs mois de fraudes presque quotidiennes. Pour comparer, un automobiliste lambda qui force un péage encourt depuis 2024 une amende forfaitaire de 375 euros, multipliée par cinq par rapport au montant antérieur, comme le rappelle le ministère de la Transition écologique. Pour près de deux cents passages, un usager classique s’exposait donc à plus de 70 000 euros d’amendes, sans compter les frais d’impayés. Le magistrat, lui, s’est échappé en confisquant les 16 000 euros que la justice a tracés.
Le CSM saisi pour une sanction qui peut aller jusqu’à la révocation
La condamnation pénale ne suffit pas à éjecter un juge. Pour cela, il faut une procédure parallèle devant le Conseil supérieur de la magistrature, juridiction disciplinaire compétente pour les magistrats du siège. L’instance, présidée par le premier président de la Cour de cassation, peut prononcer huit sanctions, du simple avertissement à la mise à la retraite d’office, en passant par le déplacement, la rétrogradation et, tout au bout du couloir, la révocation, avec ou sans suspension des droits à pension.
D’après Le Parisien, qui révèle ce dimanche les contours de la procédure disciplinaire engagée, le magistrat est en arrêt maladie depuis sa condamnation et risque la sanction la plus lourde. Le CSM tient sa jurisprudence : en 2024, le juge Hakim Karki, condamné pour avoir aidé un trafiquant, avait été révoqué après avis du Conseil. La même issue se profile cette fois pour un dossier dont l’intéressé lui-même reconnaît qu’il dépasse l’entendement.
Une affaire dans une longue série judiciaire
Les juges qui passent par la case suspect ne sont pas légion, mais l’institution en compte plus que la moyenne le croit. La Cour de cassation a publié l’an dernier ses statistiques disciplinaires : sur dix ans, le CSM a rendu environ trente sanctions, dont une dizaine de révocations. Les motifs les plus fréquents tiennent à des manquements à la probité, à la délicatesse ou à la dignité de la fonction. Conduire des centaines de fois sur fausses plaques coche les trois cases.
L’affaire arrive dans une période de tension entre les magistrats et l’opinion. Selon une enquête publiée par le Syndicat de la magistrature en avril, 64 % des Français estiment que les juges sont moins respectueux des règles communes que le reste de la population. Le syndicat conteste le chiffre. Les épisodes comme celui de Marseille ne l’aident pas à le démonter.
Un petit larcin qui parle d’autre chose
Reste cette image, presque banale, d’un homme bien payé qui choisit pendant des mois de gratter quelques euros à chaque trajet vers Aix ou Toulon. Le tribunal n’a pas commenté la psychologie du dossier, et le prévenu n’a livré qu’une phrase, rapportée par Le Parisien : « Je n’arrivais pas à mettre un coup d’arrêt. » Quelques mots qui suffisent à raconter une descente progressive, sans coup d’éclat, par couches de petite triche. Le profil exact que les juges, dans leurs propres dossiers, voient défiler tous les jours.
La date de la formation disciplinaire du CSM n’est pas encore fixée. La décision tombera dans les mois qui viennent. Si la révocation est prononcée, le magistrat marseillais perdra son traitement, ses droits à pension complète, et basculera dans la liste, brève mais existante, des juges chassés du corps pour avoir trahi la loi qu’ils étaient payés à faire respecter.