Plutôt que de poser ses valises à Tucson, l’Iran a fait ses cartons pour Tijuana. La Team Melli s’installera côté mexicain de la frontière pour le Mondial, à 55 minutes de vol de Los Angeles, ses deux premiers adversaires et surtout des consulats américains qui peinent à délivrer les visas de la délégation.

L’annonce est tombée samedi 23 mai, par la voix de Mehdi Taj, le président de la Fédération iranienne de football, dans une vidéo relayée par l’agence Fars. La FIFA a validé la requête. Le camp de base, initialement prévu en Arizona, sera donc au Mexique, l’un des trois pays organisateurs avec les États-Unis et le Canada.

Tucson abandonné, Tijuana cochée

« Grâce aux réunions que nous avons eues avec les responsables de la FIFA, notre demande a été acceptée. Nous serons basés à Tijuana, près de l’océan Pacifique », a expliqué Mehdi Taj. La ville frontalière, collée à San Diego, n’a pas été choisie au hasard. Tijuana et Los Angeles sont reliées par une route d’environ une heure et un vol intérieur de moins de 60 minutes, contre près de 800 kilomètres entre Tucson et la Cité des anges.

L’équipe affrontera la Nouvelle-Zélande à Los Angeles le 15 juin, puis la Belgique dans la même ville le 21 juin, avant de boucler sa phase de poule contre l’Égypte le 26 juin à Seattle. « C’est un avantage considérable », a appuyé le patron de la Fédération, en mentionnant la possibilité d’un vol privé avec Iran Air pour chaque déplacement aller-retour.

Le vrai sujet, ce sont les visas

Derrière la logistique, un dossier diplomatique plombé. L’Iran et les États-Unis n’entretiennent plus de relations officielles depuis 1980, après la crise des otages à l’ambassade américaine de Téhéran. Depuis l’offensive américano-israélienne lancée fin février contre la République islamique, la participation iranienne au Mondial flottait dans le brouillard.

Le vice-président de la Fédération iranienne, Mehdi Mohammad Nabi, a admis mardi dernier « ne pas avoir la certitude que l’ensemble des joueurs et du personnel recevront leurs visas pour les États-Unis ». Le contingent d’une délégation officielle pour un Mondial dépasse facilement la centaine de personnes : staff sportif, médecins, kinés, cuisiniers, services de presse, agents de sécurité. Chacun a besoin de son cachet.

Tijuana contourne en partie le verrou. La délégation peut s’installer dans un pays sans contentieux avec Téhéran, préparer ses matchs au calme, et ne franchir la frontière américaine qu’au coup de sifflet. « Grâce à cette mesure, le problème des visas sera en grande partie résolu », a précisé Mehdi Taj, selon une dépêche AFP reprise par franceinfo. Les démarches de visas se font actuellement depuis la Turquie, où la sélection est en stage de préparation.

Une équipe coincée entre deux fronts

La Team Melli vit son Mondial avant le Mondial. Le 85e jour de la guerre au Moyen-Orient, samedi, Donald Trump assurait sur Truth Social qu’un accord avec l’Iran avait été « largement négocié », avec la réouverture du détroit d’Ormuz à la clé. Quelques heures plus tôt, Téhéran diffusait une vidéo générée par intelligence artificielle moquant ouvertement le président américain. Le climat dans lequel les Iraniens vont disputer leurs matchs sur le sol des États-Unis tient du jeu d’équilibriste.

Le football iranien a déjà connu ces tensions. Lors du Mondial 2022 au Qatar, les joueurs avaient refusé de chanter l’hymne lors de leur premier match en soutien aux manifestants tués en Iran après la mort de Mahsa Amini. Le calendrier de 2026 a quelque chose de symbolique : c’est la quatrième Coupe du monde consécutive disputée par la République islamique, mais la première dans un pays dont le gouvernement bombarde leurs installations nucléaires.

Le précédent norvégien et l’inventivité logistique

Le bricolage logistique n’est pas inédit. À deux semaines du coup d’envoi, la FIFA a multiplié les arrangements spéciaux pour les sélections aux profils sensibles. La Norvège a, par exemple, obtenu une dérogation pour autoriser ses supporters à acheter de l’alcool toute la nuit dans les fan zones, alors que plusieurs États américains imposent des restrictions horaires sévères. La Coupe du monde commence le 11 juin pour s’achever le 19 juillet, avec une finale prévue au MetLife Stadium dans le New Jersey.

Tijuana, elle, n’accueillera officiellement aucun match. La ville mexicaine la plus proche du Mondial est Guadalajara, à plus de 2 000 kilomètres. Le choix est purement logistique : proximité avec LA et accès facilité pour la délégation. La RTS rappelle que c’est la FIFA elle-même qui a tranché en faveur du déménagement, après plusieurs réunions avec les officiels iraniens.

Une ville frontière sous pression

Tijuana n’est pas non plus une destination tranquille. La ville mexicaine figure régulièrement parmi les plus dangereuses du monde dans les classements établis par le Consejo Ciudadano para la Seguridad Pública, l’ONG mexicaine qui suit les taux d’homicides. Pour la délégation, cela signifie des dispositifs de sécurité renforcés, probablement avec une coopération entre la police mexicaine, les autorités iraniennes et la FIFA elle-même.

De l’autre côté, San Diego et Los Angeles devront gérer un flux iranien à chaque match. Pour les rencontres du SoFi Stadium d’Inglewood, l’organisation a déjà annoncé des procédures de contrôle frontalier accélérées pour les athlètes accrédités. Reste la question des supporters : combien de fans iraniens pourront effectivement obtenir un visa B1/B2 dans les délais ? Aucune statistique officielle n’a été publiée, mais des associations de la diaspora basées à Los Angeles, qui compte la plus grande communauté iranienne hors d’Iran, ont déjà alerté sur les refus en cascade.

Un Mondial à géométrie variable

Le scénario iranien rappelle qu’un Mondial à 48 équipes réparti sur trois pays n’est pas qu’une fête sportive. C’est aussi une mécanique géopolitique grandeur nature. La FIFA a déjà autorisé plusieurs aménagements de calendrier pour faciliter les déplacements transcontinentaux des sélections. Les Iraniens jouent leur première rencontre au SoFi Stadium d’Inglewood, dans la banlieue de Los Angeles, devant un public où la diaspora pèsera lourd.

Mehdi Taj n’a pas précisé combien de fans iraniens sont attendus, mais il a glissé que la solution mexicaine permettait aussi « d’augmenter le nombre de places dans nos vols privés ». Le 11 juin, jour du coup d’envoi à Mexico, la Team Melli sera déjà installée à Tijuana. Quatre jours plus tard, elle prendra l’avion pour Los Angeles avec, sur le siège à côté, un dossier de visas qu’elle aura mis des semaines à constituer.