47,6 % des adultes français portent dans leur corps plus de cadmium que ce que la science juge acceptable. Le chiffre vient de l’Anses, l’agence sanitaire publique, dans son rapport de mars dernier. Et ce métal lourd, classé cancérogène, ne vient ni de l’air ni de l’eau : il vient de la baguette du matin et du paquet de pâtes du soir.

98 % de l’exposition passe par l’assiette

L’Anses a interrogé près de 5 800 personnes pour son étude EAT3 publiée en mars 2026. Le constat tient en une ligne : pour un Français qui ne fume pas, 98 % du cadmium absorbé arrive par la nourriture. Les principaux coupables, ce sont les céréales du petit-déjeuner, le pain, les pâtes, le riz, les pommes de terre et les viennoiseries. Ces produits ne sont pas contaminés en surface. Le cadmium est piégé dans le grain dès la culture, quand la plante absorbe le métal depuis le sol.

Les chiffres par âge font froid dans le dos. Chez les moins de 3 ans, 36 % dépassent la dose journalière tolérable. Chez les 3 à 17 ans, c’est entre 23 et 27 %. Le pic d’exposition se situe à l’enfance, à un moment où le corps fixe les métaux lourds plus durablement. Le cadmium s’accumule ensuite dans les reins, les poumons, le pancréas et les os, pendant des décennies. L’Anses le classe « cancérogène, mutagène, toxique pour la reproduction ».

Des sols deux fois plus chargés qu’en Allemagne

D’où vient cette charge ? Du sous-sol des champs. Le cadmium se fixe dans la terre via les engrais phosphatés, ceux qui font pousser le blé. La France importe 95 % de sa consommation. Et 40 % proviennent du Maroc. Or les phosphates marocains, extraits du gisement de Khouribga, sont parmi les plus riches en cadmium au monde. Les sols français, eux, « sont deux fois plus contaminés que les sols européens, deux fois plus que les sols allemands, trois fois plus que les sols belges », expliquait Benoît Biteau, le député écologiste qui porte le sujet au Parlement, dans le documentaire « Aliments pollués », diffusé en mai sur France 5.

L’Italie, par exemple, mange trois fois plus de pâtes que la France (25 kg par habitant et par an contre 8). Pourtant, ses habitants sont moins exposés. La raison : les industriels italiens diversifient leurs sources de phosphate (Maroc, Jordanie, Russie), quand la France tape presque exclusivement dans une seule mine. Les Allemands et les Belges achètent plutôt des roches dites « ignées », venues d’Europe du Nord ou de Russie, naturellement pauvres en cadmium.

Une dérogation que Paris traîne depuis 2019

L’Union européenne a fixé en 2019 un plafond pour les engrais phosphatés vendus sur son territoire : 60 milligrammes de cadmium par kilo. Paris a obtenu une dérogation pour rester à 90 mg/kg, le niveau le plus élevé du continent. Officiellement, le motif est économique et diplomatique. Diversifier les sources voudrait dire renoncer à un partenariat ancien avec le groupe OCP, première entreprise du Maroc et plus gros producteur mondial de phosphates.

L’Anses, elle, ne joue pas la prudence diplomatique. Dans son avis confirmé en mars 2026, l’agence recommande de descendre à 20 mg/kg. C’est déjà le plafond appliqué en Finlande, en Hongrie et en Slovaquie. La toxicologue Géraldine Carne, qui a coordonné l’étude EAT3, résume la situation à France Info : « près de la moitié de la population adulte dépasse les valeurs toxicologiques de référence ». Traduction : pour cette moitié-là, l’exposition est jugée néfaste sur la durée, sans qu’on puisse en mesurer l’effet immédiat.

Le gouvernement vise 2038, les députés veulent 2030

C’est ce blocage que la proposition de loi déposée par Benoît Biteau veut faire sauter. Le texte, cosigné par 108 députés du PCF aux Républicains en passant par les écologistes et le groupe L’Après de Clémentine Autain, fixe deux étapes : descendre à 40 mg/kg dès le 1er janvier 2027, puis à 20 mg/kg le 1er janvier 2030. Le ministère de l’Agriculture juge l’effort trop rapide. Sa contre-proposition prévoit 60 mg/kg en 2027, 40 en 2030, et 20 mg/kg seulement à l’horizon 2038. Soit huit ans de plus pour boucler la transition.

L’argument du gouvernement est industriel. Le groupe OCP assure avoir réduit ses teneurs et livrerait depuis février 2025 à l’Union européenne des engrais sous les 20 mg/kg. Le journaliste Martin Boudot, auteur du documentaire France 5, conteste. « Les engrais phosphatés marocains sont encore chargés autour de 60-70, 80-90 parfois », a-t-il déclaré sur France Culture. Il n’a, selon lui, « pas vu d’étude scientifique indépendante » qui corrobore le chiffre de 20 mg/kg avancé par OCP.

Plusieurs décennies avant d’inverser la courbe

Même si la loi passe en l’état, l’effet ne sera pas immédiat. L’Inrae, l’institut public de recherche en agronomie, prévient : « La diminution de la teneur en cadmium des engrais ne devrait avoir un effet sensible sur la teneur des récoltes qu’après plusieurs décennies. » Le métal est déjà dans les sols. Une fois piégé, il reste piégé. C’est sans doute l’argument le plus solide pour serrer la vis dès maintenant, plutôt que dans douze ans.

Le texte arrive en séance publique ce mardi 2 juin à l’Assemblée nationale. Le vote en première lecture est attendu dans la journée. Si la loi passe, la France basculera du régime le plus permissif d’Europe à l’un des plus stricts en trois ans. Si elle échoue, elle gardera son record continental de contamination par un métal cancérogène jusqu’au prochain coup de projecteur. Les sénateurs auront le dernier mot.