Le radiotélescope a visé un point minuscule filant à 240 000 km/h, un caillou glacé né autour d’une étoile inconnue. Pendant plus de sept heures, des chercheurs ont tendu l’oreille pour répondre à une seule question : et si quelqu’un était aux commandes ?

La réponse vient de tomber, et elle est sans appel. L’objet baptisé 3I/ATLAS, troisième visiteur venu d’un autre système solaire à traverser le nôtre, n’émet aucun signal artificiel. Une équipe du SETI Institute a publié ses résultats début juin dans la revue The Astronomical Journal. Verdict : rien. Pas le moindre indice d’une civilisation à bord.

Sept heures à écouter un caillou filant

L’observation a été menée depuis l’Allen Telescope Array, un réseau d’antennes installé au Hat Creek Radio Observatory, dans le nord de la Californie. Les chercheurs ont balayé une large plage de fréquences, de 1 à 9 gigahertz, à la recherche de signaux dits à bande étroite. Ces signaux concentrés sur une fréquence très précise n’existent pas dans la nature : seule une technologie peut les produire. Une radio, un radar, un émetteur. Ou, en théorie, une sonde construite par d’autres.

L’équipe était dirigée par Sofia Sheikh, chercheuse spécialisée dans la traque des technosignatures, épaulée par des scientifiques de Breakthrough Listen, du Berkeley SETI Research Center et du centre d’astrophysique de Jodrell Bank, au Royaume-Uni. Détail qui en dit long sur la réactivité du dispositif : les antennes se sont braquées sur l’objet moins de vingt-quatre heures après sa découverte.

74 millions de pistes, 211 suspects, zéro coupable

Le chiffre donne le vertige. Les instruments ont d’abord enregistré près de 74 millions de candidats. La quasi-totalité provenait de nos propres machines : téléphones, satellites, brouillage radio terrestre que les astronomes appellent l’interférence. Une fois ce bruit écarté, il restait 211 signaux jugés intéressants. Chacun a été inspecté un par un, à l’œil, dans le détail. Aucun ne s’est révélé artificiel.

L’étude ne se contente pas de constater l’absence. Elle fixe une limite chiffrée : s’il y avait eu un émetteur sur 3I/ATLAS ou à ses abords, il n’aurait pas pu dépasser une puissance comprise entre 10 et 110 watts environ. Soit l’équivalent d’une grosse ampoule. À cette distance, capter quoi que ce soit relèverait de l’exploit, et les chercheurs auraient su le voir.

« Les résultats de 3I/ATLAS montrent à quel point il est réaliste de détecter un signal avec la technologie dont nous disposons aujourd’hui », a expliqué Valeria Garcia Lopez, physicienne à l’université Furman et membre de Breakthrough Listen. « C’est pour cela qu’il faut continuer à chercher, même sur des objets où l’on ne s’attend pas à trouver quoi que ce soit. »

Un voyageur plus vieux que le Soleil

Pour comprendre l’enjeu, il faut revenir à ce qu’est 3I/ATLAS. L’objet a été repéré le 1er juillet 2025 par un télescope de surveillance installé à Rio Hurtado, au Chili, dans le cadre du programme ATLAS financé par la NASA. Son nom dit tout : le « 3 » signale qu’il s’agit du troisième objet interstellaire jamais observé, après 1I/’Oumuamua en 2017 et 2I/Borisov en 2019. Le « I » pour interstellaire.

Sa trajectoire l’a trahi. Trop rapide pour être retenu par la gravité du Soleil, il suit une courbe ouverte qui le ramènera vers le vide entre les étoiles, pour ne plus jamais revenir. Il est arrivé par la direction du Sagittaire, là où se trouve le cœur de la Voie lactée. Selon plusieurs équipes, le caillou pourrait être plus ancien que notre propre Soleil, vestige d’un système stellaire formé il y a des milliards d’années.

Côté dimensions, le mystère reste entier. Les clichés du télescope Hubble situent le diamètre de son noyau entre 440 mètres et 5,6 kilomètres, une fourchette encore large. L’objet a frôlé le Soleil le 30 octobre 2025, en passant juste à l’extérieur de l’orbite de Mars, puis s’est rapproché de la Terre le 19 décembre sans jamais représenter le moindre danger : à son point le plus proche, il restait à 270 millions de kilomètres, presque deux fois la distance Terre-Soleil.

Le pari perdu d’un physicien de Harvard

Si tant de monde a tendu l’oreille, c’est qu’un nom a entretenu le doute. L’astrophysicien Avi Loeb, de Harvard, a multiplié les publications avançant que 3I/ATLAS présentait une douzaine d’« anomalies » rendant selon lui une origine naturelle peu probable. Il a évoqué de minuscules jets capables de corriger la trajectoire, à la manière de propulseurs, et l’hypothèse d’un engin venu déposer de petites sondes près de Jupiter.

Le reste de la communauté n’a pas suivi. L’astrophysicien Jason Wright, de Penn State, a démonté point par point ces anomalies, rappelant qu’elles correspondent à ce que l’on attend d’une comète venue d’ailleurs. Le physicien britannique Brian Cox a tranché : un objet « parfaitement naturel, fait de dioxyde de carbone, de glace d’eau et de poussière cosmique ». Loeb lui-même a fini par reconnaître que l’explication « de loin la plus probable » restait celle d’une comète ordinaire. Les images du télescope James-Webb, montrant une chevelure de gaz riche en CO2 typique des comètes, ont enfoncé le clou.

Pourquoi guetter une simple comète

Reste une interrogation légitime : pourquoi mobiliser un réseau d’antennes sur un objet que tout désigne comme un banal bloc de glace ? La réponse tient dans une phrase de Sofia Sheikh. « Un jour, nos propres sondes Voyager seront des artefacts extraterrestres dans d’autres systèmes stellaires », rappelle la chercheuse. Autrement dit, l’humanité envoie elle-même des objets fabriqués vers les étoiles depuis les années 1970, de Pioneer à New Horizons. Rien n’interdit qu’une autre civilisation en fasse autant.

Chaque visiteur interstellaire sert donc de banc d’essai. En cataloguant à quoi ressemble un objet naturel, les astronomes affûtent leur capacité à repérer, le jour venu, celui qui ne le serait pas. Les trois premiers ont défilé en huit ans seulement. Le futur observatoire Vera Rubin, au Chili, devrait en débusquer des dizaines d’autres dans la prochaine décennie. La prochaine fois qu’un caillou surgira d’une autre étoile, les oreilles seront déjà prêtes.