Bleu profond le jour de sa réouverture, vert opaque trois jours plus tard. Le grand bassin qui s’étire devant le Lincoln Memorial, à Washington, a changé de couleur en moins d’une semaine. Ce virage-là ne figurait pas dans le devis de 14 millions de dollars.
Pendant six semaines, des équipes ont vidé, réparé et repeint la pièce d’eau la plus photographiée de la capitale américaine. Deux objectifs affichés : colmater des fuites qui traînaient depuis des années et donner à l’eau une teinte que Donald Trump réclamait « bleu drapeau américain », à quelques semaines des 250 ans du pays. Le président a salué un chantier « vraiment magnifique ». Le bleu, lui, n’a pas tenu sept jours.
Du bleu marine au vert soupe en trois jours
Les premières taches sont apparues presque aussitôt après la remise en eau. En quelques jours, la surface est passée d’un bleu soutenu à un vert trouble, par plaques, sur des centaines de mètres. Une analyse de données satellites publiée par le Washington Post a tranché : le bassin contenait alors plus d’algues qu’à n’importe quel mois de juin des cinq dernières années. La scène n’a échappé à aucun visiteur. Sur l’esplanade, les touristes ont recommencé à dégainer leur téléphone, mais pas pour photographier les reflets qu’on leur avait promis.
Le bassin n’est pas un détail du paysage. Long de plus de 600 mètres, creusé en 1922, il sert de miroir au temple de marbre blanc où trône la statue d’Abraham Lincoln. C’est devant cette nappe d’eau que Martin Luther King a lancé son « I have a dream » en 1963, et que des générations de films, de Forrest Gump aux blockbusters de catastrophe, ont planté leur caméra. Le voir tourner à la mare stagnante a donc fait le tour des réseaux en quelques heures.
Pourquoi des scientifiques l’avaient vu venir
Interrogés par la radio publique NPR, plusieurs spécialistes de l’eau n’ont marqué aucune surprise. Leur explication tient en trois ingrédients réunis au pire moment. La profondeur, d’abord : le bassin dépasse rarement une cinquantaine de centimètres. Une lame d’eau aussi fine chauffe à toute vitesse sous le soleil. La couleur, ensuite : un fond peint en bleu sombre absorbe bien plus de rayonnement qu’une surface claire et se comporte comme un radiateur posé au fond de l’eau. Reste la chaleur d’un été washingtonien, à laquelle s’ajoutent des nutriments brassés par les travaux. Mélangez le tout et vous obtenez une serre parfaite pour les algues, capables de doubler en nombre en quelques heures dès que lumière et tiédeur sont au rendez-vous.
Les spécialistes des fontaines et plans d’eau ajoutent un quatrième facteur, plus prosaïque : un bassin extérieur, peu profond et exposé plein ciel réclame une filtration et une circulation constantes. Sans brassage suffisant, l’eau dormante devient un terrain de jeu pour les micro-organismes, quelle que soit la qualité de la peinture. Le choix d’une teinte foncée pour un usage décoratif a, dans ce cas précis, joué contre le résultat recherché.
La version officielle parle d’algues « résiduelles »
Le ministère de l’Intérieur, dont dépend le National Park Service, défend une autre lecture. Pour ses porte-parole, cités par CNN, les algues seraient « résiduelles », relâchées par les conduites d’alimentation remises en service après des mois à l’arrêt. L’administration rappelle aussi que la pièce d’eau souffre de ce mal depuis longtemps : dans un communiqué, elle assure que son nouveau traitement « élimine activement les algues, les agents pathogènes comme E. coli et les contaminants qui touchent le bassin depuis 1922 ». La rénovation y est présentée comme la solution à un problème ancien, pas comme sa cause. Avant les travaux, les responsables décrivaient d’ailleurs un bassin laissé à l’abandon et « crasseux », imputant la dégradation à des années d’entretien négligé.
Peroxyde d’hydrogène et nanobulles d’ozone
Reste à récupérer l’image avant l’été. Pour faire reculer le vert, les équipes ont sorti une artillerie inhabituelle. D’un côté, du peroxyde d’hydrogène, un désinfectant plus doux que le chlore que l’on retrouve dans certaines piscines naturelles. De l’autre, une technologie dite de « nanobulles » : le principe consiste à injecter dans l’eau des bulles microscopiques chargées d’ozone, censées étouffer les algues sans avoir à vider entièrement le bassin. D’après WTOP, le procédé a déjà été employé à plusieurs reprises au cours du mois de juin. Signe que la bataille ne se gagne pas en un seul passage.
Le coût de l’opération de nettoyage n’a pas été détaillé, et vient s’ajouter aux 14 millions de dollars déjà engloutis dans la rénovation. Une facture financée par l’argent public, sur un monument géré par l’État fédéral.
Un symbole repeint à la veille d’un anniversaire
Le calendrier tombe particulièrement mal. La remise à neuf du bassin s’inscrit dans une vaste campagne de ravalement du National Mall, l’immense esplanade qui relie le Capitole au Lincoln Memorial, avant le 4 juillet 2026. Ce jour-là, les États-Unis fêteront le 250e anniversaire de leur indépendance, et des centaines de milliers de personnes sont attendues au pied du monument. Difficile, dans ce contexte, d’exhiber une eau couleur épinard. Pour ne rien arranger, plusieurs médias américains, dont Newsweek, rapportent que la peinture du fond montrerait déjà des signes d’écaillage, à peine quelques semaines après son application.
Le bassin n’est pas le seul ouvrage retouché avant les festivités. Plusieurs chantiers ont été lancés autour du National Mall ces derniers mois pour rafraîchir le décor du quart de millénaire. La mésaventure a même transformé la pièce d’eau en attraction involontaire : d’après plusieurs chaînes américaines, des curieux font désormais le détour pour constater la teinte verte de leurs propres yeux, soit l’inverse exact de l’effet recherché.
Les jardiniers de la capitale disposent donc d’un délai serré pour rendre au bassin son bleu de parade. À mesure que la date approche, chaque traitement compte. Le 4 juillet, c’est une eau claire reflétant la statue de Lincoln, et non une soupe verdâtre, que l’administration espère offrir aux caméras du monde entier.