Une pilule blanche glissée dans le réservoir, et le plein durerait deux fois plus longtemps. C’est la promesse qui s’arrache en ce moment dans les stations-service russes, où l’essence se fait rare. Les ventes de ces cachets ont été multipliées par 2,5 en un seul mois.

Deux fois et demie plus de ventes en un mois

Vendus sous les marques Buqa ou B-ECO, ces comprimés coûtent entre 50 et 80 roubles, soit moins d’un euro. Un seul suffirait à traiter jusqu’à 200 litres de carburant. Sur l’emballage, les fabricants promettent une combustion plus stable, une consommation en baisse, et même la transformation de l’essence AI-92, la moins chère, en AI-95 premium. La chaîne Telegram BAZA, très suivie en Russie, a chiffré l’envolée : les ventes ont grimpé de 150 % en quatre semaines. Sur TikTok, les vidéos vantant le produit s’empilent, repérées par le site spécialisé Oddity Central.

Le décor de cette ruée tient en une image : des files devant les pompes et des panneaux « plus de 95 » accrochés sur les colonnes. Quand le carburant manque, la moindre astuce censée étirer un plein devient un produit d’appel. Les pastilles, elles, se rangent à côté des lave-glaces, à portée de main au moment de payer.

Ces comprimés n’ont rien d’une trouvaille née de la pénurie. La marque B-ECO se vend depuis des années à travers le monde, portée par des réseaux de vente à domicile qui rémunèrent chaque parrainage. Plusieurs sites automobiles l’avaient déjà passée au banc d’essai, sans jamais relever la moindre économie. La nouveauté tient au terrain : un pays de 140 millions d’habitants, premier exportateur mondial de pétrole, où faire le plein vire soudain au casse-tête.

Huit des dix plus grosses raffineries visées

Derrière la mode du cachet, une réalité plus dure : la Russie n’a plus assez d’essence. Depuis mars, l’Ukraine a frappé plus de vingt fois les raffineries russes avec des drones, touchant huit des dix plus grands sites du pays, selon Bloomberg et Radio Free Europe. Près d’un quart de la capacité de raffinage serait à l’arrêt, et plus de 30 % de la production d’essence. L’Agence internationale de l’énergie, qui suit l’activité du secteur, prévoit que ces dégâts pèseront sur les raffineries russes jusqu’au milieu de 2026.

Les drones ne visent plus seulement le front. Ils remontent les pipelines, les dépôts et les terminaux d’exportation, là où se concentre la valeur. Chaque colonne de distillation immobilisée, c’est des dizaines de milliers de barils qui ne deviennent jamais du carburant. Le manque se propage des régions frontalières vers l’intérieur du pays.

Cent litres par conducteur, pas un de plus

Sur le terrain, le rationnement s’installe. Au moins quinze régions limitaient les ventes de carburant au 23 juin, de l’Irkoutsk à Briansk en passant par Koursk, Saratov et Omsk, rapporte le Kyiv Independent. À Moscou, les stations Lukoil plafonnent le plein à 100 litres par conducteur, Gazprom à 150. L’opérateur ORTK, qui gère 36 stations dans la capitale, est descendu à 60 litres d’essence. En Crimée annexée, la limite tombe à 20 litres, parfois assortie de bons de rationnement.

Pour garder le carburant sur son sol, le Kremlin a prolongé jusqu’au 31 juillet l’interdiction d’exporter de l’essence, en vigueur depuis le 1er avril, et bloqué les exportations de kérosène jusqu’à fin novembre, d’après The Moscow Times. La mesure protège le marché intérieur, mais elle prive aussi l’État d’une partie de ses recettes pétrolières, le nerf de la guerre.

Le paradoxe est saisissant. La Russie pompe chaque jour des millions de barils, mais sans usines pour les raffiner, le brut ne sert à rien sur la route. Des files aux pompes, dans un pays qui a longtemps vendu son essence moins cher que l’eau minérale, marquent les esprits autant que le porte-monnaie. Radio Free Europe évoque la pire pénurie de carburant depuis des années.

Ce que l’essence ne peut pas faire

Reste la vraie question : est-ce que ça marche ? Des décennies de tests répondent non. L’agence américaine de l’environnement, l’EPA, a passé au crible plus de cent dispositifs censés réduire la consommation. Aucun n’a montré de gain réel. Sur quatorze additifs liquides examinés, pas un n’a eu d’effet mesurable sur la consommation. Sept appareils ont affiché une amélioration, jamais au-dessus de 6 %. La Commission fédérale du commerce américaine, la FTC, le répète depuis des années : aucune agence publique ne valide ces produits, et les rares bénéfices observés restent minuscules et instables.

La chimie l’explique simplement. Un litre d’essence renferme une quantité d’énergie fixe, qu’aucun comprimé ne vient gonfler. Pire, les additifs du cachet peuvent réagir avec ceux déjà présents dans le carburant et encrasser les injecteurs. Les ingénieurs cités par Oddity Central parlent d’un placebo pour moteur, pensé surtout pour séparer l’automobiliste pressé de son argent. Quant à la promesse de changer du 92 en 95, elle relève du tour de passe-passe : l’indice d’octane se règle en raffinerie, pas dans un réservoir.

Reste à comprendre pourquoi ils s’écoulent malgré tout. Quand la jauge baisse plus vite que le salaire, on a envie de croire au plein qui dure. Le cerveau attribue alors au cachet la moindre économie, en oubliant qu’une conduite plus souple ou un trajet sans bouchon suffit à l’expliquer. Les remèdes miracles prospèrent toujours là où le besoin dépasse la raison.

En attendant, la pression monte sur les prix. Des responsables russes évoquent une hausse de 1,5 rouble par litre sur l’essence, le gazole et le kérosène, dont une partie financerait la défense antiaérienne des raffineries, premières cibles des drones. La pénurie, elle, ne devrait pas se desserrer avant l’été. D’ici là, la pilule à un euro continuera de se vendre, faute de mieux.