Tout le monde connaît YMCA. Presque personne ne connaissait le nom de celui qui la chantait. Victor Willis, voix et cofondateur des Village People, est mort le 30 juin à 74 ans, emporté par une maladie aussi brève que brutale, selon l’annonce faite par son épouse Karen Huff Willis sur la page Facebook de l’artiste.

Le groupe a confirmé la nouvelle dans la foulée, reprise partout de CBS News à Variety. Willis n’était pas un figurant costumé de plus. Il était le policier moustachu du sextet, celui dont le timbre grave portait Macho Man, In the Navy et ce refrain que des stades entiers hurlent encore quarante ans plus tard.

Le flic à la voix qui portait le groupe

Tout commence à New York en 1977. Jacques Morali, producteur français de disco, cherche une voix pour un projet improbable : incarner les clichés de la virilité américaine à travers une galerie de personnages costumés. Un cowboy, un ouvrier du bâtiment, un motard en cuir, un soldat, un Amérindien. Et un flic, ce serait Willis. Le producteur lui aurait confié avoir rêvé qu’il chantait sur son album et que le disque devenait immense. Sur les premiers succès, c’est bien lui, et quasiment lui seul, qui pose la voix pendant que les autres tiennent d’abord un rôle visuel.

Né au Texas, Willis apporte à ces chansons de fête une puissance vocale peu commune, celle qui lui vaudra le surnom de « jeune homme à la grosse voix ». YMCA sort en 1978 et échappe aussitôt à ses créateurs. Le titre s’installe parmi les singles les plus vendus de l’histoire, se mue en chorégraphie de mariage universelle, colonise les patinoires, les stades et les cours de récré. Quatre lettres, un geste avec les bras, et l’affaire est pliée pour des décennies.

Trente-cinq ans pour reprendre sa chanson

Derrière le refrain bon enfant se cache une guerre juridique de plusieurs décennies. Comme beaucoup d’artistes des années 1970, Willis avait signé des contrats qui le laissaient loin de la caisse. Pendant des années, YMCA ne lui rapportait qu’entre 30 000 et 40 000 dollars par an. Une broutille au regard des sommes que la chanson brassait à travers le monde.

Le droit américain lui a offert une deuxième vie. Une disposition du code de la propriété intellectuelle autorise un auteur à récupérer ses droits trente-cinq ans après les avoir cédés. Willis s’en est saisi. En 2013, un tribunal fédéral lui rend la propriété de treize chansons du groupe, YMCA en première ligne, comme le rapportait alors CNBC. Deux ans plus tard, un juge écarte le crédit d’écriture du producteur Henri Belolo et fait grimper la part de Willis d’un tiers à la moitié des royalties. Le même refrain qui lui versait quelques dizaines de milliers de dollars lui rapporte désormais plus d’un million par an, rien que pour YMCA. Sa bataille est devenue une référence pour tous les auteurs qui rêvent de reprendre la main sur leur catalogue.

L’hymne gay qu’il a longtemps nié

YMCA s’est imposée, presque malgré elle, comme l’un des hymnes les plus chers à la communauté gay. Le nom du groupe renvoie à Greenwich Village, quartier emblématique de la vie homosexuelle new-yorkaise, et les personnages jouaient ouvertement sur l’imagerie du fantasme macho. Willis, lui, a toujours rejeté cette lecture. À ses yeux, le vers « tu peux traîner avec tous les gars » renvoyait à son adolescence, quand il tapait le ballon avec ses copains au YMCA du coin. « Je voulais une chanson qui colle à la vie de n’importe qui », répétait-il. Il est allé jusqu’à menacer de poursuivre des rédactions qui qualifiaient le titre d’hymne gay, avant d’assouplir sa position sur le tard, admettant qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce que les gays se l’approprient.

Le sextet a toujours avancé sur cette ligne de crête. En 1979, la marine américaine envisage un temps d’utiliser In the Navy dans ses spots de recrutement, avant de reculer face à l’image sulfureuse du groupe. L’anecdote résume tout le paradoxe des Village People : assez grand public pour séduire l’armée, trop subversifs pour qu’elle assume.

D’abord contre Trump, puis sur sa scène

Ultime rebondissement d’une carrière qui n’en manquait pas : YMCA est devenue la bande-son des meetings de Donald Trump. Le président l’a adoptée dès 2020, la passant en clôture de ses rassemblements, petite danse raide à l’appui. Willis a d’abord sommé le camp Trump de cesser d’utiliser sa musique. Puis il a retourné sa veste. En janvier 2025, les Village People ont interprété YMCA lors d’un événement lié à l’investiture. « Donnons une chance au président Trump, peu importe ce qu’on a pu penser de lui par le passé », écrivait le chanteur, qui reconnaissait au passage la flambée de ventes offerte par cette exposition, d’après Rolling Stone.

À l’annonce du décès, Trump a réagi sur ses réseaux. « Nous penserons à Victor chaque fois que YMCA sera joué », a écrit le président, rapporte le média The Hill.

Willis avait quitté le groupe dès 1979, en plein sommet, lassé des costumes et des tournées. Sa carrière solo n’a jamais vraiment décollé, les années suivantes furent rudes. Il aura fallu attendre sa victoire au tribunal pour le voir remonter sur scène avec le sextet, en 2017, cette fois propriétaire d’une partie du catalogue qu’il avait aidé à écrire. Le groupe continue de tourner. Sa voix, elle, restera figée sur les disques et dans les enceintes des stades du monde entier, ce refrain de quatre lettres que même ceux qui ignorent son nom savent encore épeler, les bras en l’air.