Une blessure profonde peut vider un corps de son sang en quelques minutes. Une équipe sud-coréenne affirme avoir ramené ce compte à rebours à une seconde. Le temps que sa poudre hémostatique, projetée sur la plaie, rencontre le sang et se fige en gel pour colmater la brèche.

Le corps humain sait déjà refermer ses plaies. Mais la coagulation naturelle réclame de longues minutes et un caillot assez solide pour résister à la pression du sang, un luxe que les grosses hémorragies ne laissent pas. C’est ce délai que la poudre cherche à effacer.

Trois ingrédients tirés du vivant

Baptisée AGCL, la poudre mise au point au KAIST, le grand institut de technologie sud-coréen, repose sur trois composants naturels. L’alginate, extrait des algues, gélifie au contact des liquides. La gomme gellane, produite par des bactéries, rigidifie ce gel et l’aide à tenir sous la pression, jusqu’à l’équivalent d’une forte poigne de main. Le chitosane, tiré de la carapace des crustacés, porte une charge positive qui attire les globules rouges et les plaquettes, et accélère la coagulation.

Le mécanisme tient à un détail de chimie. Au contact des ions calcium déjà présents dans le sang, les polymères s’assemblent et prennent en gel en une seconde environ. Le matériau absorbe alors plus de sept fois son poids en sang, selon l’étude parue dans la revue Advanced Functional Materials. Le gel forme une barrière qui adhère aux tissus et scelle des plaies profondes ou de forme irrégulière, sans point de suture ni compression prolongée.

Là où le garrot et la compresse coincent

Sur le terrain, stopper une hémorragie reste un problème mal résolu. Le garrot sauve des membres, mais ne sert à rien sur le torse, le cou ou l’aine, là où passent les plus gros vaisseaux. Les compresses hémostatiques comme le QuikClot ou le Celox, nées des guerres d’Irak et d’Afghanistan, sont recommandées par le comité américain de médecine de combat et adoptées par les armées de l’OTAN. Mais elles demandent de tasser le tissu au fond de la plaie, puis d’appuyer plusieurs minutes.

Ce geste devient difficile dans le noir, sous le feu, ou quand la blessure est trop profonde pour être atteinte. Les premières générations de produits à base de zéolite dégageaient même de la chaleur en asséchant le sang, au risque de brûler les chairs. Le chitosane, lui, agit mécaniquement, sans dépendre des facteurs de coagulation du patient, un atout chez les personnes sous anticoagulants. La poudre coréenne pousse cette logique plus loin. Un jet suffit, et la main peut passer au blessé suivant.

Première cause de mort évitable

L’enjeu dépasse les champs de bataille. L’Organisation mondiale de la santé recensait, en 2024, 4,4 millions de morts par traumatisme chaque année dans le monde, soit près d’un décès sur douze. Dans ce total, l’hémorragie occupe une place à part. Elle est responsable de plus de 35 % des décès survenus avant l’arrivée à l’hôpital, et de plus de 40 % de ceux qui surviennent dans les vingt-quatre premières heures.

C’est la première cause de mort évitable au combat, la deuxième chez les civils, derrière les traumatismes crâniens. La plupart de ces vies se jouent loin d’un bloc opératoire, dans les minutes qui suivent l’accident de la route, la chute de chantier ou la fusillade. En France, les attentats de 2015 ont fait entrer le garrot et les gestes de contrôle des saignements dans la formation des secouristes et du grand public, sur le modèle du sauvetage au combat des armées. Une poudre qui agit en une seconde s’inscrit dans cette même course contre la montre.

Un major d’active dans l’équipe

Le projet n’est pas né dans un service d’urgences, mais dans un laboratoire d’ingénierie, avec l’armée sud-coréenne dans la boucle. L’équipe réunit deux professeurs du KAIST, Steve Park en science des matériaux et Sangyong Jon en sciences biologiques, des bio-ingénieurs et un major d’active. « J’ai commencé cette recherche avec pour mission de sauver ne serait-ce qu’un soldat de plus », a déclaré Kyusoon Park, l’un des auteurs principaux, cité par le Seoul Economic Daily. Il dit espérer que sa poudre servira « aussi bien à la défense nationale qu’à la médecine civile ». En Corée du Sud, où le service militaire reste obligatoire et la frontière avec le Nord sous tension, la médecine de guerre est un sujet très concret.

Des plaies au foie refermées

Les résultats publiés portent pour l’instant sur l’animal. Sur des lésions graves, plaies au foie comprises, la poudre a réduit le temps de saignement, puis laissé la cicatrisation suivre son cours, avec formation de nouveaux vaisseaux et de collagène. Les chercheurs y voient un double effet, arrêter l’urgence puis accompagner la réparation des tissus. La formule resterait stable et efficace après des années de stockage, y compris sous forte chaleur ou humidité, un argument pour les trousses militaires et les cliniques isolées.

Toutes les hémorragies ne rentrent pas dans ce cadre. Une plaie fermée, un saignement interne dans l’abdomen ou la poitrine échappent encore à un produit qu’il faut pouvoir appliquer directement sur la source. Là, seule la chirurgie règle le problème. La poudre vise les plaies ouvertes et accessibles, celles qui tuent le plus vite quand personne autour ne sait quoi faire.

Pas encore dans les trousses de secours

Reste la dernière ligne droite, la plus longue. Le produit n’a pas encore été testé sur l’humain et devra franchir les essais cliniques, puis l’homologation, avant d’équiper le moindre secouriste. Ses concepteurs le voient d’abord dans les sacs des médecins militaires et des services d’urgence, avant, peut-être, la trousse de secours du particulier.

Mise en ligne fin octobre 2025 dans une revue classée parmi les plus citées de son domaine, l’étude ouvre une course déjà engagée. Plusieurs laboratoires planchent sur des hémostatiques de nouvelle génération. C’est la validation clinique, et non la démonstration en laboratoire, qui désignera celui qui arrivera le premier au chevet des blessés.