Taguer un pseudo Instagram suffit désormais pour fabriquer une image générée par intelligence artificielle à partir des photos de son propriétaire. Meta a lancé l’outil mardi et l’a activé par défaut. La personne visée n’est prévenue à aucun moment.
Un générateur qui pioche dans les photos des autres
Meta a mis en ligne Muse Image, son premier modèle maison de génération d’images, développé par sa division Superintelligence Labs. L’outil vit à l’intérieur de l’assistant Meta AI, des stories Instagram et des messages WhatsApp. Il est gratuit pour un usage courant, payant pour les gros volumes. On tape une description, il produit une image. Jusque-là, rien de renversant : OpenAI et Google font la même chose depuis des mois.
La bascule tient à une fonction que Meta a baptisée « Rooted in Your World », ancrée dans votre monde. Dans l’application Meta AI, il suffit de taguer un compte Instagram public avec une arobase pour que le générateur aspire les photos de ce profil et s’en serve de matière première. La firme vante l’invitation d’anniversaire sur mesure ou la carte postale montée à partir d’un selfie et d’une photo de vacances. Elle parle d’un « partenaire créatif qui connaît votre univers » et présente le tout comme « un pas de plus vers la superintelligence personnelle ». Le modèle sait aussi écrire du texte lisible dans une image, un exploit que ses concurrents ratent souvent, ce qui ouvre la porte aux fausses affiches et aux faux visuels crédibles.
Sous le capot, Muse Image ne se contente pas de cracher une image au hasard. Meta explique que le modèle planifie sa composition, consulte le web en temps réel et mélange plusieurs références visuelles avant de livrer son rendu. Résultat : des montages nettement plus crédibles que les bricolages d’hier, où l’œil repérait vite la retouche. Plus l’illusion est propre, plus le doute s’installe devant une image partagée.
Coché par défaut, sans le moindre avertissement
Le problème n’est pas la technologie, c’est le réglage. Tous les comptes publics d’adultes ont été inscrits d’office dans le dispositif. Aucune alerte n’est envoyée quand un inconnu transforme vos clichés en tableau de la Renaissance ou en figurine. Seuls les comptes privés et ceux des moins de 18 ans échappent automatiquement à la moulinette.
Meta se défend en assurant que chacun garde « le contrôle » et qu’un réglage permet de désactiver la fonction « à tout moment ». Ses détracteurs retournent l’argument : le contrôle est à l’envers. Au lieu de demander l’autorisation avant de se servir, la plateforme puise d’abord et laisse à l’utilisateur la charge de dire non, à condition qu’il déniche l’option planquée dans les menus. Le média américain Common Dreams a résumé l’affaire d’une formule, « le chemin le plus flippant possible ».
Hollywood exige un consentement, pas une case à décocher
La riposte est venue vite, et de poids lourds. Le syndicat des artistes américains SAG-AFTRA a tranché : tout système autre qu’un accord clair et explicite est inacceptable, et il faut basculer vers un modèle où l’on choisit d’entrer plutôt que de devoir sortir. L’agence de talents CAA, qui gère des stars du cinéma et du sport, réclame que la protection redevienne le réglage par défaut. Des managers d’influenceurs pointent le danger le plus tangible : un visage connu, trois photos accessibles, et n’importe qui monte une scène qui n’a jamais existé. Le mot deepfake revient dans chaque réaction.
Le grief n’a rien de théorique. Instagram revendique plus de deux milliards d’utilisateurs, et l’immense majorité des comptes publics appartiennent à des anonymes qui n’ont jamais entendu parler de Muse Image. Ce sont eux, pas les célébrités déjà rompues aux batailles d’image, qui découvrent qu’un pan de leur album photo est ouvert au premier venu.
Le réglage à couper, et ce qu’il ne répare pas
Pour reprendre la main, direction les paramètres d’Instagram. On ouvre le menu, la rubrique « Paramètres et activité », puis la section « Partage et réutilisation ». C’est là que se cache l’autorisation d’exploiter vos contenus pour les fonctions d’IA de Meta. On la désactive pour les publications et les reels, et la porte se referme. L’éditeur de sécurité Malwarebytes conseille de le faire sans traîner.
Reste une limite de taille. Débrancher l’option stoppe les futures créations, mais n’efface pas les images déjà fabriquées à partir de vos photos : ce qui est sorti reste en circulation, hors de votre portée. Le seul verrou vraiment étanche consiste à passer son compte en privé, ce qui bloque d’emblée toute récupération, au prix de la visibilité publique.
En France, le RGPD sert de pare-feu
Bonne nouvelle pour les utilisateurs français : la fonction n’a pas encore traversé l’Atlantique. Muse Image se déploie d’abord aux États-Unis, et Meta n’a communiqué aucune date pour l’Europe. L’assistant Meta AI est bien accessible dans l’Hexagone depuis 2025, mais le tag de comptes Instagram et les nouveaux effets restent réservés au marché américain.
Ce décalage ne doit rien au hasard. Le règlement général sur la protection des données encadre de près l’exploitation des contenus personnels sur le sol européen. En 2023 déjà, sous la pression des autorités de contrôle, Meta avait dû suspendre l’usage de certaines données pour entraîner ses intelligences artificielles. Depuis, l’entreprise repousse à intervalles réguliers l’arrivée de ses nouveautés IA sur le Vieux Continent. Le scénario ressemble à celui d’Apple, qui vient de priver les iPhone européens de son nouveau Siri en accusant Bruxelles de lui attacher les mains.
Meta prévient que Muse Image gagnera « bientôt » d’autres pays, débarquera sur Facebook et Messenger, et que les annonceurs pourront s’en emparer dans les prochaines semaines. Un modèle vidéo, Muse Video, mijote déjà dans ses laboratoires. Le jour où l’outil franchira la frontière européenne, la question du consentement, pour l’instant réglée à coups de cases dissimulées, atterrira sur le bureau des régulateurs de Bruxelles.