Des glaçons glissés dans le caleçon, une lampe à ultraviolets braquée sous la ceinture, des gousses d’ail avalées crues au réveil. Sur les réseaux sociaux, de jeunes hommes s’infligent tout ça dans un seul but : fabriquer davantage de spermatozoïdes. La tendance a même un nom, le « spermmaxxing », et elle inquiète les médecins autant qu’elle les fait soupirer.
Derrière la mode se cache un problème réel. La quantité de spermatozoïdes dans le sperme masculin s’effondre depuis un demi-siècle, et les chiffres français donnent le vertige.
Un tiers de spermatozoïdes en moins chez les Français
Entre 1989 et 2005, la concentration du sperme d’un Français de 35 ans a chuté de 32 %. Elle est tombée de 73 à 50 millions de spermatozoïdes par millilitre, selon une étude publiée dans la revue Human Reproduction à partir des données de plus de 26 000 hommes suivis par le registre Fivnat. Sur la même période, la proportion de spermatozoïdes de forme normale a reculé d’un tiers elle aussi.
À l’échelle des pays occidentaux, le tableau s’assombrit encore. Une méta-analyse parue dans Human Reproduction Update, qui agrège des centaines de travaux, chiffre la baisse entre 50 et 60 % en quatre à cinq décennies. Les suspects sont nombreux : perturbateurs endocriniens comme le bisphénol A et les phtalates, alimentation ultra-transformée, surpoids, sédentarité, chaleur des ordinateurs posés sur les cuisses, tabac, cannabis. La fertilité résiste pour le moment, car le seuil d’infertilité retenu par l’Organisation mondiale de la santé se situe à 15 millions de spermatozoïdes par millilitre, encore loin des moyennes observées. Mais la pente déroute.
Le « spermmaxxing », dernier avatar d’une obsession
Le terme vient de l’anglais « to max », maximiser. Il rejoint une longue lignée née en ligne : le « looksmaxxing » pour le visage, le « fibermaxxing » pour les fibres, et voici le « spermmaxxing » pour la semence. La mécanique ne change pas. On transforme une angoisse en vidéo virale, puis la vidéo virale en abonnements et en compléments alimentaires à vendre.
La BBC, qui a enquêté sur le phénomène, a rencontré des hommes prêts à tout pour gonfler leur compteur, jusqu’à donner leur sang régulièrement dans l’espoir jamais démontré d’améliorer leur circulation et, avec elle, leur fertilité. Sur TikTok, les vidéos promettent des résultats en quelques semaines. La réalité clinique se révèle nettement moins spectaculaire.
Les UV sur les testicules, une vieille lubie dangereuse
La recette la plus commentée reste le bronzage testiculaire. L’idée avait été popularisée en 2022 par l’animateur américain Tucker Carlson, qui montrait des hommes s’exposer aux infrarouges pour, affirmait-il, relancer leur testostérone. Les urologues avaient déjà démonté la théorie à l’époque. Ils la ressortent aujourd’hui du placard.
« Il n’existe aucune donnée sérieuse sur le bronzage des testicules », tranche l’urologue américaine Ashley Winter. Chauffer cette zone produit même l’effet inverse de celui recherché. Les testicules fonctionnent à quelques degrés sous la température du corps, et toute source de chaleur prolongée freine la production de spermatozoïdes. Le spécialiste de la reproduction Ranjith Ramasamy avertit qu’une exposition répétée peut faire baisser la testostérone, réduire le nombre de spermatozoïdes et déboucher sur une infertilité. Quant aux lampes à lumière rouge vendues comme des miracles, elles n’ont, d’après le chirurgien Marc Goldstein de l’université Weill Cornell, jamais donné lieu à une seule étude convaincante.
Ce qui marche vraiment tient en quelques gestes
Philip Werthman dirige un centre de médecine reproductive masculine à Los Angeles. Interrogé par le site spécialisé Healthline, il refuse de balayer la tendance d’un revers de main. « L’intuition de départ, celle qui pousse les hommes à surveiller leur santé reproductive, est juste. C’est l’exécution qui oscille entre l’inefficace et l’absurde », résume-t-il. « L’ail cru et les bains de glace sur les testicules ne feront bouger aucune aiguille de façon significative. »
Les vrais leviers sont beaucoup moins photogéniques. Perdre du poids, arrêter le tabac, réduire l’alcool et le cannabis, dormir assez, éviter les bains brûlants et les sous-vêtements trop serrés, corriger les carences en zinc, en folates et en vitamine D. Le médecin insiste aussi sur un examen tout simple, le spermogramme, « peu coûteux et très instructif », que beaucoup d’hommes n’envisagent jamais. Un détail balaie plusieurs idées reçues : la testostérone en supplément, prisée dans les salles de sport, écrase la fertilité au lieu de la doper. Elle peut même provoquer la disparition complète des spermatozoïdes.
Autre croyance qui vole en éclats, celle de la jeunesse éternelle. La qualité du sperme commence à décliner dès la fin de la vingtaine, et les mauvaises habitudes s’accumulent avec les années. Un point plus réjouissant pour finir, glissé par les urologues et appuyé par une vaste étude de Harvard : les hommes qui éjaculent au moins 21 fois par mois présentent un risque de cancer de la prostate plus faible que ceux qui se limitent à quatre ou cinq. Voilà au moins un conseil que les patients suivent sans rechigner.
Un commerce qui prospère sur le silence médical
Si la pseudoscience prospère, c’est sans doute que la médecine a laissé un vide. L’infertilité provient de l’homme dans 40 à 50 % des cas, une proportion que beaucoup ignorent encore. Pourtant, la recherche et la prévention se sont longtemps focalisées sur les femmes. « Quand le système de santé néglige les hommes, ils se tournent vers les réseaux sociaux. C’est notre échec à nous », reconnaît Werthman. Les influenceurs, eux, ont flairé l’aubaine. Chaque inquiétude se monnaie en cure de gélules, en programme d’entraînement, en contenu réservé aux abonnés.
La vraie bataille se joue ailleurs. Tant que les perturbateurs endocriniens circuleront dans les plastiques, les cosmétiques et les assiettes, aucune lampe à bronzer ne redressera la courbe. La fertilité masculine mérite mieux qu’un filtre TikTok : un spermogramme, un rendez-vous chez le médecin et un peu de patience.