Il a régné sur la fin du Crétacé, il y a 67 millions d’années. Mardi matin, il devient un lot numéroté, mise à prix 19 millions de dollars. « Gus », l’un des Tyrannosaurus rex les plus complets jamais sortis de terre, passe sous le marteau de Sotheby’s, à New York, avec une estimation record de 30 millions.

Un géant complet à 82 %

Gus n’est pas un puzzle recomposé à partir de plusieurs carcasses, la méthode la plus courante pour habiller les musées. Le squelette réunit 183 os d’un seul et même animal, soit 82 % de la bête, un crâne d’un mètre vingt compris, avec la clavicule fusionnée (cette « fourchette » que les oiseaux ont héritée des dinosaures) et un bassin entier. Onze mètres et demi du museau à la queue, près de quatre mètres une fois le crâne dressé. Sotheby’s le présente comme l’un des plus grands et des plus complets T. rex connus, l’argument qui justifie à ses yeux l’estimation la plus élevée jamais collée à un dinosaure.

Le fossile doit son nom à Gary Licking, un éleveur du Dakota du Sud que tout le monde appelait Gus. Pendant des années, il a ramassé des dents et des éclats d’os en parcourant ses 2 600 hectares, avant de parier qu’un géant dormait sous ses pâtures. Il a fait creuser en 2021. Trois étés de fouille, puis trois ans de laboratoire, ont été nécessaires pour extraire, nettoyer et remonter l’animal, près d’un millier de fragments au total. Licking est mort un an après le premier coup de pioche, sans jamais voir Gus debout. « Toutes ces pièces séparées depuis 67 millions d’années, qu’on peut enfin, presque par magie, réemboîter », raconte Thomas Heitkamp, le paléontologue de Theropoda Expeditions qui a mené le chantier, dans une vidéo diffusée par la maison de vente.

De Sue à Gus, une flambée sans plafond

La première fois qu’un dinosaure est parti aux enchères, c’était en 1997. Sue, un autre T. rex, avait atteint 8,36 millions de dollars, rachetée par un tour de table d’entreprises pour le Field Museum de Chicago, où le public la contemple toujours. Vingt-trois ans plus tard, Stan grimpait à 31,8 millions chez Christie’s, un montant qui avait sidéré la profession, avant de réapparaître du côté d’Abou Dabi pour un futur musée. En 2024, Apex, un stégosaure, faisait sauter tous les compteurs à 44,6 millions, adjugé au financier américain Ken Griffin. À chaque passage en salle, la barre monte d’un cran, et Sotheby’s ne cache pas qu’elle vise ce record.

Le marché reste minuscule, quelques ventes par an dans le monde, ce qui entretient la rareté et donc les prix. Les acheteurs ? Des fonds d’investissement, des milliardaires de la tech, des États du Golfe en quête de prestige culturel. Un T. rex dans un hall vaut désormais un Picasso au mur, avec l’avantage de rafler la vedette dans n’importe quelle pièce.

Ce que la science perd sous le marteau

Chez les paléontologues, l’humeur est franchement mauvaise. Scott Persons, conservateur au musée d’histoire naturelle de Caroline du Sud, a résumé l’agacement de ses collègues auprès de la radio publique américaine NPR : « De plus en plus de dinosaures sont vendus de cette manière, à des prix ridicules. » Il propose aussitôt un autre usage de la somme. Avec 30 millions, dit-il, « on financerait une carrière entière de fouilles, la découverte de nouvelles espèces et leur exposition au public ».

Le litige va plus loin que le prix. La Société de paléontologie des vertébrés, principale organisation de la discipline, condamne depuis longtemps le commerce des fossiles scientifiquement importants, sauf quand il les fait entrer ou les maintient dans une collection publique. Sa raison tient en une phrase technique. Un os vendu à un particulier sort du champ scientifique : même si un chercheur y accède un jour, il ne pourra plus fonder une publication dessus, faute de pouvoir garantir que le suivant y aura accès à son tour. Une donnée invérifiable ne vaut rien pour la recherche, puisque c’est la possibilité de recontrôler un résultat qui fait la science. Avant la vente de Stan, la société avait écrit à Christie’s pour réclamer que seules les institutions publiques puissent enchérir. La lettre est restée sans effet, et n’a sans doute fait qu’ajouter du tapage autour du fossile.

Le manque à gagner est concret. Un squelette complet à 82 % comme celui de Gus permettrait d’étudier la croissance de l’espèce, ses maladies, sa musculature, sa démarche. Enfermé dans une villa, il ne dira rien à personne.

Paris, capitale du dino de salon

La France n’a aucune leçon à donner sur ce terrain. L’Hôtel Drouot est devenu l’une des grandes places du fossile de collection. En 2021, Big John, le plus grand tricératops jamais mis au jour, y était adjugé 6,6 millions d’euros à un acheteur privé américain, record européen. À l’automne 2023, c’était au tour de Barry, un camptosaure au crâne complet à 90 %, de rejoindre le catalogue. Entre les deux, un « dinosaure de salon » de trois mètres a trouvé preneur, calibré pour décorer un hall d’entreprise ou une entrée cossue. La maison Aguttes en a même fait une spécialité, au point d’irriter une partie des chercheurs français, qui voient filer à l’étranger des pièces qu’aucun musée national n’a les moyens de préempter.

C’est là que le bât blesse. Face à un particulier prêt à aligner 30 millions, un muséum public ne fait pas le poids. Les États-Unis laissent le propriétaire du terrain vendre ce qu’il déterre, ce qui a transformé certains ranchs du Dakota ou du Montana en gisements privés. D’autres pays ont choisi le verrou : le Brésil, la Mongolie et le Canada interdisent ou encadrent strictement l’export de leurs fossiles majeurs, rangés au patrimoine national.

Le contre-exemple qui rassure à moitié

Tout n’est pas perdu à chaque coup de marteau. Ken Griffin, après avoir raflé Apex, l’a prêté quatre ans au Muséum américain d’histoire naturelle de New York, où le stégosaure se visite gratuitement. Quelques collectionneurs jouent ce jeu, exposent leurs trophées, ouvrent l’accès aux scientifiques. Rien ne les y oblige. Un prêt s’interrompt, une collection se disperse à la mort de son propriétaire, un spécimen peut s’évanouir vingt ans au fond d’un coffre. La bonne volonté d’un acheteur ne vaut pas une garantie.

Mardi matin, la salle de Sotheby’s saura vite si Gus rejoint un musée, un siège social ou une villa fermée au public. La maison rêve de détrôner Apex et ses 44,6 millions. Les paléontologues, eux, surveillent un seul chiffre : le nombre d’os qui, une fois le marteau tombé, échapperont peut-être pour toujours à la science.