86 645 personnes incarcérées au 1er février 2026. Le chiffre, publié ce lundi par le ministère de la Justice, pulvérise tous les précédents. Pour 63 289 places opérationnelles, la densité carcérale atteint 136,9 %. Concrètement, 6 596 détenus dorment chaque nuit sur un matelas posé à même le sol de leur cellule. Ils étaient 4 490 dans cette situation un an plus tôt.
Sur douze mois, les prisons françaises ont absorbé 5 046 détenus supplémentaires, soit une hausse de 6,18 %. Dans le même temps, seules 1 643 places ont été créées. L’écart se creuse de trimestre en trimestre, et aucune inflexion ne se dessine.
Maisons d’arrêt : le double de leur capacité
Le taux moyen de densité cache des réalités bien plus brutales. Les maisons d’arrêt, qui accueillent les prévenus en attente de jugement et les condamnés à de courtes peines, affichent une densité moyenne de 167 %. Vingt-cinq établissements pénitentiaires dépassent les 200 %, selon le ministère de la Justice. Autrement dit, dans ces prisons, il y a deux fois plus de détenus que de places prévues.
La plupart des personnes incarcérées passent près de vingt heures par jour en cellule, rapporte l’Observatoire international des prisons (OIP). Le week-end, ce chiffre grimpe encore, faute de travail, de formation ou d’activités. Les surveillants, en sous-effectif chronique, gèrent des coursives où trois détenus se partagent un espace prévu pour un seul.
« Entrepôt humain » : le Conseil de l’Europe hausse le ton
Le 22 janvier 2026, le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT), rattaché au Conseil de l’Europe, a publié un rapport issu de sa huitième visite périodique en France. Les inspecteurs se sont rendus à Fleury-Mérogis, Fresnes, Marseille-Baumettes et Villefranche-sur-Saône entre septembre et octobre 2024. Leur verdict, rapporté par Le Parisien, est sans appel : les prisons françaises se transforment en « entrepôts humains ».
Le CPT a relevé des « allégations crédibles » de violences physiques commises par le personnel de surveillance, un accès aux soins défaillant et des conditions d’hygiène dégradées. Le comité a réclamé des « mesures urgentes » et un espace vital garanti de quatre mètres carrés par détenu en cellule collective. La France a également été condamnée une nouvelle fois par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour les traitements infligés à un détenu de la maison d’arrêt de Strasbourg, quelques jours avant la publication du rapport du CPT.
En Europe, seules la Slovénie et Chypre présentent une densité carcérale plus élevée que la France, selon une étude du Conseil de l’Europe publiée en juillet 2025. L’Allemagne tourne autour de 80 % de taux d’occupation, les Pays-Bas en dessous de 75 %.
Construire ou réguler : deux visions qui s’affrontent
Le ministre de la Justice Gérald Darmanin a affiché début janvier son objectif de « vaincre la surpopulation carcérale ». Sa méthode : construire. Son ministère prévoit l’ouverture de 3 000 places supplémentaires dans des prisons modulaires d’ici un an et demi, selon Le Monde. Le ministre a écarté toute forme de régulation carcérale, c’est-à-dire un mécanisme qui limiterait les entrées en détention ou faciliterait les sorties lorsque la capacité est dépassée.
Le bilan du plan de construction lancé en 2018 invite pourtant à la prudence. Sur les 15 000 places promises, seules 4 500 ont été livrées à ce jour, reconnaissait le ministère de la Justice l’été dernier. Le programme a accumulé retards et surcoûts, tandis que la population carcérale augmentait plus vite que les murs ne sortaient de terre.
Face à cette impasse, le CPT et de nombreux spécialistes du droit pénal plaident pour un numerus clausus carcéral : une fois la capacité maximale atteinte, chaque nouvelle entrée en détention serait compensée par un aménagement de peine pour un autre détenu. Plusieurs pays européens appliquent déjà ce type de dispositif. La Belgique, par exemple, a adopté un mécanisme de régulation partielle en 2024, selon l’OIP.
Un système sous pression à deux semaines des municipales
La publication de ces chiffres intervient à treize jours du premier tour des municipales, le 15 mars. La sécurité et la justice figurent parmi les thèmes les plus cités par les candidats dans les grandes villes. Plusieurs syndicats pénitentiaires ont annoncé des mobilisations dans les semaines à venir pour alerter sur les conditions de travail dans les établissements.
Le prochain relevé statistique du ministère, celui du 1er mars, sera publié courant avril. Si la tendance se confirme, la barre des 87 000 détenus pourrait être franchie, alors que le rythme de livraison des nouvelles places reste bien en dessous de la courbe des incarcérations.