108 241 coups de fil en un an. Le chiffre vient de tomber, et il dit bien plus qu’une courbe qui grimpe. En 2025, la ligne d’écoute pour les femmes victimes de violences a enregistré 7,8 % d’appels supplémentaires, selon le rapport annuel de la Fédération nationale Solidarité Femmes (FNSF), publié ce jeudi 5 mars. Près de 300 femmes ont décroché leur téléphone chaque jour pour raconter ce qu’elles subissaient.

Des témoignages qui virent au sordide

Derrière le volume, c’est la nature des appels qui alarme. Les écoutantes du 3919 recueillent des récits de plus en plus graves. Certaines femmes décrivent désormais des actes de torture et de barbarie, a rapporté Mine Gumbay, directrice générale de la FNSF, à Libération. Les conversations s’allongent, les situations décrites se complexifient. En 2024, la barre symbolique des 100 000 appels pris en charge avait déjà été franchie pour la première fois. Un an plus tard, le compteur grimpe encore de 8 000 unités.

Sur les 63 500 appels liés aux violences conjugales, la répartition dessine un tableau brutal. 85 % des femmes signalent des violences psychologiques, emprise et dévalorisation systématique en tête. 71 % rapportent des violences verbales, et près d’une sur deux, 48 %, des coups. Les violences économiques, pensées pour couper la victime de toute indépendance financière, touchent 23 % des cas. Viennent ensuite les violences sexuelles (15 %), les cyberviolences conjugales (10 %) et les violences administratives (6 %). La plupart des appelantes cumulent deux à trois formes différentes.

Quand les masculinistes s’invitent sur la ligne

Gratuite et accessible 24 heures sur 24, la ligne d’écoute affronte un phénomène récent : la montée des appels hostiles. Des hommes, se réclamant de collectifs masculinistes, appellent le 3919 pour insulter les écoutantes, railler leur travail ou exiger que le dispositif s’ouvre aux hommes. En parallèle, la FNSF dénonce une quinzaine de questions parlementaires déposées en 2025 sur ce thème, « pilotées par des membres de collectifs masculinistes ».

Ce harcèlement organisé alourdit encore la charge des professionnelles de la ligne. Leur métier se transforme : accueillir des témoignages de plus en plus durs d’un côté, gérer des interlocuteurs venus saboter le dispositif de l’autre.

Une Européenne sur trois a déjà subi des violences

Le constat français s’inscrit dans un paysage continental tout aussi sombre. Deux jours avant la publication du rapport de la FNSF, l’Agence des droits fondamentaux de l’UE (FRA) et l’Institut européen pour l’égalité (EIGE) dévoilaient les résultats d’une vaste enquête, conduite auprès de 114 000 femmes dans tous les pays membres entre 2020 et 2024.

Les résultats sont accablants. Près de 30 % des Européennes ont subi humiliations, menaces ou comportements de contrôle de la part d’un partenaire. Une sur dix a été blessée physiquement par son conjoint. Et 17,2 % déclarent avoir subi des violences sexuelles. Le rapport met aussi en lumière l’essor des violences numériques : 8,5 % de cyberharcèlement et 10,2 % de surveillance en ligne imposée par le partenaire.

Le silence domine. Seules 6,1 % des victimes de violences conjugales saisissent la police. La honte, la peur, l’auto-culpabilisation et la défiance envers les institutions verrouillent la parole. « Quand les abus sont normalisés ou ignorés, cela reflète des défaillances systémiques », a souligné Sirpa Rautio, directrice de la FRA, dans le communiqué accompagnant l’enquête. C’est la deuxième édition de ce rapport à l’échelle de l’UE, la première remontant à 2014. Depuis, l’Union a ratifié la Convention d’Istanbul, principal instrument juridique contre les violences faites aux femmes. Cinq États membres refusent toujours de le faire : la Bulgarie, la Hongrie, la République tchèque, la Lituanie et la Slovaquie.

Le filet de sécurité local se déchire

La hausse des appels au 3919 ne traduit pas seulement une meilleure connaissance du numéro. Mine Gumbay pointe un facteur plus inquiétant : le recul des structures de proximité. Plusieurs associations locales, frappées par des coupes dans leurs subventions, n’accueillent plus les victimes comme avant. La ligne nationale devient alors le seul recours accessible partout, à toute heure. Ce transfert de charge, mécanique, pèse sur un dispositif déjà sous tension.

En France, 159 féminicides ont été dénombrés en 2025, selon les chiffres relayés par France Info. Ce total, à peu près stable d’une année sur l’autre, constitue en soi un constat d’échec pour les politiques de prévention. Le ministre de la Justice Gérald Darmanin a reconnu des « failles » dans le dispositif et annoncé « un changement de méthode », évoquant la création d’un guichet national pour les téléphones « grave danger » et l’harmonisation des stages imposés aux auteurs de violences.

Le rapport de la FNSF tombe à trois jours de la Journée internationale des droits des femmes. Le Parlement européen doit se pencher dans les prochains mois sur le renforcement de la directive sur les violences de genre, adoptée en 2024, qui prévoit la criminalisation du cyberharcèlement et du partage non consenti d’images intimes à l’échelle des 27 pays membres.