Lundi 2 mars, les quatre avocats de Tariq Ramadan préviennent la présidente de la cour criminelle de Paris : leur client est hospitalisé à Genève. Quatre jours plus tard, la cour n’y croit plus. Elle décerne un mandat d’arrêt international contre l’islamologue suisse, accusé de viols sur trois femmes, et ordonne son jugement par défaut. Retour sur cinq jours de feuilleton judiciaire.
Un certificat médical qui ne convainc personne
Le scénario se noue dès les premières minutes de l’audience. Quelques instants avant l’ouverture du procès, la défense de Tariq Ramadan informe la cour que leur client se trouvait initialement en Suisse pour rendre visite à sa mère âgée, avant d’être hospitalisé sur place. À l’appui de cette demande de renvoi, un certificat signé par son médecin traitant genevois.
Le problème, selon Le Monde : le document ne précise ni la date d’entrée à l’hôpital, ni la durée prévisible du séjour, ni la pathologie en cause. Un flou qui interroge immédiatement la cour. La présidente Corinne Goetzmann ordonne une contre-expertise médicale indépendante. Le verdict tombe dans les jours suivants : les motifs de santé invoqués par Ramadan ne justifient pas son absence.
La cour tranche vendredi : jugement par défaut
Vendredi 6 mars, après cinq jours sans accusé dans le box, la cour criminelle de Paris met fin au suspense. Double décision, rapportée par Franceinfo et Le Monde : un mandat d’arrêt international est décerné contre l’islamologue, et son procès se poursuivra par défaut. Tariq Ramadan est désormais officiellement considéré comme étant en fuite.
Concrètement, le procès se déroulera pendant trois semaines, sans la présence de l’accusé, sans ses avocats et à huis clos. Le huis clos a été décidé pour protéger l’intimité des trois plaignantes, qui accusent Ramadan de viols. Elles témoigneront face à des bancs vides côté défense.
Huit ans de procédure, des premières plaintes au box vide
L’affaire remonte à l’automne 2017. La vague #MeToo déferle alors sur la France. Henda Ayari, militante féministe, est la première à accuser publiquement Tariq Ramadan de viol. D’autres témoignages suivent rapidement.
En février 2018, Ramadan est mis en examen et placé en détention provisoire. Il passe dix mois derrière les barreaux avant d’être libéré sous contrôle judiciaire en novembre 2018, selon l’AFP. L’instruction s’étire ensuite sur plusieurs années. Sept ans séparent les premières accusations du début de ce procès.
Tout au long de cette période, l’islamologue a contesté les accusations, évoquant des relations consenties. Ancien professeur à l’université d’Oxford, où il a été suspendu après les révélations, petit-fils de Hassan el-Banna, fondateur des Frères musulmans en Égypte, Ramadan occupait une place singulière dans le débat public français sur l’islam et la laïcité.
Ce que signifie un jugement par défaut
Être jugé par défaut en droit français porte des conséquences lourdes. L’accusé perd la possibilité de se défendre, d’interroger les témoins, de contester les preuves présentées contre lui. S’il est condamné, il dispose d’un recours : faire opposition au jugement dans un délai de dix jours après en avoir eu connaissance, ce qui relancerait un nouveau procès. Mais cette procédure suppose qu’il se présente physiquement devant la justice française.
Tant qu’il reste hors de portée des autorités, une éventuelle condamnation s’applique. Le mandat d’arrêt international, lui, déclenche une alerte auprès des polices de tous les pays liés par des accords de coopération judiciaire avec la France. Si Ramadan se trouve en Suisse comme ses avocats l’affirment, la question d’une extradition pourrait émerger. Paris et Berne disposent d’accords bilatéraux, mais la procédure dépend entièrement de la décision des autorités helvétiques.
Trois plaignantes face à un box vide
Pour les trois femmes qui accusent Tariq Ramadan, cette audience représente une étape attendue depuis près de huit ans. Même sans l’accusé en face, le procès leur offre la possibilité de faire entendre leur parole devant la justice pénale.
Ce dossier s’inscrit dans un paysage judiciaire français marqué par la multiplication des procès pour violences sexuelles. L’affaire Pélicot, qui a bouleversé l’opinion en 2024, a remis la question du consentement au centre du débat national. Les tribunaux traitent aujourd’hui un volume de plaintes sans précédent, porté par la libération progressive de la parole depuis 2017.
La première décision de la cour criminelle de Paris dans le dossier Ramadan est attendue d’ici la fin du mois de mars. Entre-temps, la police internationale cherche un accusé qui, selon toute vraisemblance, n’a pas l’intention de se présenter.