Cent morts en trois mois. C’est le bilan provisoire des avalanches dans les Alpes depuis le début de la saison de ski, selon les services européens d’alerte (European Avalanche Warning Services). Un chiffre qu’on n’avait plus atteint depuis huit ans, et la saison n’est pas terminée.

En France, le compteur affiche une trentaine de victimes. Deux skieuses de randonnée ensevelies à La Chapelle-d’Abondance, un village entier coupé du monde en Isère, une coulée de cent mètres de large sur les pistes de Chamonix. En Autriche, trois personnes ont péri à St Anton dans une avalanche filmée en direct. En Suisse, un train a déraillé après qu’une masse de neige s’est abattue sur ses flancs. Les secouristes des Alpes vivent leur hiver le plus éprouvant depuis une décennie.

Un manteau neigeux piégé par le climat

Pour comprendre pourquoi cette saison tue autant, il faut remonter à l’automne. « On a d’abord eu un hiver précoce avec des chutes de neige importantes fin novembre, puis une longue période sans chute de neige », explique Denis Roy, responsable du centre de montagne des Alpes du Nord chez Météo France. Cette alternance a créé un manteau neigeux traître : une couche ancienne, compactée par le gel, recouverte en février par d’épaisses couches de poudreuse fraîche.

Le résultat est un terrain miné. La neige de surface, légère et séduisante, repose sur un substrat dur et lisse. Il suffit du poids d’un skieur pour rompre l’équilibre et déclencher une plaque. En Savoie, l’enneigement a battu des records que les professionnels de la montagne n’avaient plus vus depuis un demi-siècle. « Il faut remonter cinquante ans en arrière pour trouver de tels niveaux », confirment les autorités locales à Franceinfo.

Frédéric Bonnevie, patrouilleur en montagne depuis trente-deux ans à Val Thorens, observe le même phénomène année après année, mais en accéléré. Les hivers raccourcissent. La meilleure poudreuse se trouve désormais plus haut en altitude. Les températures fluctuent de manière imprévisible, alternant gel intense et redoux brutal, ce qui déstabilise encore davantage le manteau neigeux. « Quand on a finalement eu beaucoup de neige en janvier, le risque d’avalanche était déjà très élevé », résume-t-il pour la BBC.

Des skieurs compétents, mais pas préparés

Le climat n’explique pas tout. Stéphane Bornet, directeur de l’ANENA (Association nationale pour l’étude de la neige et des avalanches), pointe un facteur humain récurrent : « Beaucoup de victimes sont des skieurs qui viennent souvent, techniquement habiles, mais qui ne sont pas forcément connaisseurs du milieu montagnard. » Plusieurs n’avaient ni détecteur de victimes d’avalanche (DVA), ni pelle, ni sonde. Certains n’avaient même pas consulté le bulletin d’estimation du risque avant de s’engager hors des pistes balisées.

Les chiffres que partagent les secouristes sont implacables. Avec un DVA activé, les chances de survie après ensevelissement atteignent 70 %. Sans cet appareil, elles chutent à 20 %. Seize minutes : c’est le temps dont dispose une victime enfouie avant que ses chances s’effondrent. Passé ce délai, l’intervention nécessite des dizaines de sauveteurs, des chiens, un hélicoptère. « La plupart du temps, quand on arrive, il peut être trop tard », reconnaît Pierre Boulonnais, patrouilleur à Val Thorens depuis dix-sept ans.

Ce qu’il montre ensuite aux journalistes de la BBC est parlant : en creusant un trou de sondage hors-piste, il révèle soixante centimètres de neige poudreuse posée sur une couche compacte invisible à l’œil nu. « Si vous êtes piégé sous seulement cinquante centimètres de cette neige dense, vous avez déjà plus d’un quart de tonne sur le corps », précise Bornet.

Le syndrome du court séjour

Un moniteur de hors-piste cité par la BBC, vingt-cinq ans d’expérience, décrit un changement culturel qui aggrave les risques. Autrefois, les skieurs aguerris attendaient quelques jours après une chute de neige pour laisser le manteau se stabiliser. Aujourd’hui, ils se ruent sur la poudreuse fraîche dès le premier matin. Leur séjour dure souvent moins d’une semaine. Pas question de « perdre » une journée de ski.

Le lieutenant Nicolas Chaon, du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Briançon, le déplore auprès de France Inter : « Le plaisir d’aller en montagne et de skier hors-piste est toujours plus important que la sécurité face au risque avalanche. » Il rappelle les bases, que beaucoup semblent oublier : partir accompagné, prévenir quelqu’un de son itinéraire, porter un DVA. Des gestes simples qui, cette saison, auraient pu éviter plusieurs drames.

En 2025, les services de secours en montagne français ont mené plus de 10 000 opérations de sauvetage sur les sommets. Le coût humain et financier est tel que des voix s’élèvent pour faire payer les secours aux pratiquants imprudents, un débat qui revient chaque hiver sans jamais aboutir.

Des records qui ne sont pas une anomalie

Cent morts en un hiver, c’est un pic qui a déjà été atteint par le passé. L’ANENA, créée en 1971 par l’État français après les avalanches catastrophiques de l’hiver 1969-1970, documente ces cycles depuis plus de cinquante ans. Ce qui change, selon les spécialistes, c’est la fréquence des saisons extrêmes. Les alternances gel-dégel se multiplient. Les épisodes de neige intense arrivent de manière plus concentrée, sur des sols qui n’y sont pas préparés.

Le redoux annoncé pour les prochaines semaines n’apportera pas de répit. « On a des températures douces en montagne, un beau soleil, la neige en surface fond, l’eau pénètre dans le manteau neigeux qui s’alourdit et, sous son propre poids, peut déclencher encore des avalanches importantes et destructrices », avertit le lieutenant Chaon. La neige de printemps, lourde et gorgée d’eau, se détache en blocs massifs capables de dévaler jusqu’en fond de vallée.

Pour les millions de vacanciers qui prendront la direction des stations dans les semaines à venir, la consigne tient en une phrase : le risque avalanche n’est jamais atténué. La saison se termine fin avril. D’ici là, les services européens d’alerte continueront de compter.