Lundi 10 mars, à l’aube, des gendarmes appuyés par le GIGN ont frappé simultanément aux portes de dizaines de logements dans quatre départements du sud de la France. Bouches-du-Rhône, Var, Vaucluse, Gard. L’opération, baptisée « Octopus », visait le cœur de la DZ Mafia, l’organisation qui domine le marché de la drogue à Marseille. Cinq jours plus tard, le bilan dessine un portrait du narcotrafic français que les clichés habituels peinent à saisir.
26 suspects, 28 ans de moyenne d’âge
Sur les 42 personnes interpellées, 26 ont été mises en examen, dont 15 placées en détention provisoire. Le procureur de la République de Marseille, Nicolas Bessone, a détaillé les charges lors d’une conférence de presse le 14 mars : direction d’un groupement organisé autour du trafic de drogue, association de malfaiteurs, blanchiment aggravé. L’enquête, préparée pendant plusieurs mois « dans la plus grande discrétion » par deux juges d’instruction de la juridiction interrégionale spécialisée de Marseille, a mobilisé la section de recherches de la gendarmerie, rapporte l’AFP.
Les profils des mis en examen tranchent avec l’image classique du dealer de cité. Neuf des 26 sont des femmes, soit plus d’un tiers. Le procureur Bessone y voit « une véritable féminisation du narcotrafic ». La moyenne d’âge plafonne à 28 ans. Et vingt suspects sur vingt-six sont originaires de Marseille ou des Bouches-du-Rhône, confirmant l’ancrage local du réseau malgré son expansion le long du couloir rhodanien.
Face aux enquêteurs, les réactions ont été contrastées. « Certains ont reconnu tout ou partie des faits qui leur sont reprochés, d’autres les ont farouchement niés », a précisé le procureur, cité par Franceinfo.
Un avocat écroué pour avoir contourné les prisons haute sécurité
Le fait le plus embarrassant de l’opération ne concerne pas un trafiquant, mais un auxiliaire de justice. Un avocat lyonnais, pénaliste défendant plusieurs figures de la DZ Mafia, a été mis en examen et écroué pour corruption. Selon les éléments exposés par Nicolas Bessone, cet avocat permettait à un cadre de l’organisation, incarcéré dans un quartier haute sécurité, de piloter ses affaires depuis sa cellule.
Trois canaux étaient exploités : une ligne téléphonique ouverte par l’avocat lui-même, des courriers protégés par le secret professionnel, et l’ordinateur personnel du pénaliste. Le tout sous couvert des privilèges liés à la relation avocat-client.
Le mécanisme soulève un problème structurel. Les quartiers haute sécurité ont été créés par le gouvernement pour empêcher les chefs du narcotrafic de diriger leurs réseaux depuis la prison. En octobre 2025, le Conseil d’État avait validé la légalité de ce dispositif, rappelait Le Monde. Six mois plus tard, un seul homme a suffi à en contourner le principe. L’avocat avait déjà été mis en cause en décembre 2025 par plusieurs médias pour avoir tenté d’introduire des objets interdits dans l’un de ces établissements. Il avait alors démenti par écrit sur les réseaux sociaux.
Trois « pères fondateurs » déjà derrière les barreaux
L’opération Octopus visait d’abord les têtes du réseau. Trois hommes considérés comme les fondateurs de la DZ Mafia figurent parmi les interpellés : Amine O., surnommé « Mamine », Gabriel O., alias « Gaby », et Mahdi Z., dit « La Brute ». Tous trois étaient déjà incarcérés lorsqu’ils ont été placés en garde à vue, indiquait Franceinfo citant une source proche du dossier. Au total, cinq des mis en examen se trouvaient déjà en détention, dont quatre dans des prisons haute sécurité.
Amine O. est attendu devant le tribunal d’Aix-en-Provence dès le 23 mars pour un double assassinat commis en 2019, bien avant que la DZ Mafia ne prenne la dimension qu’on lui connaît aujourd’hui. Il comparaîtra aussi à l’automne pour un triple meurtre perpétré en 2020. L’une des victimes de cette affaire était Brahim Kessaci, frère aîné du militant anti-narcotrafic Amine Kessaci. Un autre frère, Mehdi, a été tué en novembre 2025 à l’âge de 20 ans, un acte que la presse avait alors qualifié de possible « crime d’avertissement ».
Cinquante morts en 2023, puis le silence
La DZ Mafia tire son nom des initiales de l’Algérie (« DZ »). Le groupe a émergé lors du bain de sang de 2023 à Marseille, alimenté par une guerre territoriale l’opposant au clan rival « Yoda ». Près de cinquante personnes ont été tuées cette année-là dans des règlements de comptes liés au trafic, dont quatre victimes collatérales sans lien avec le milieu, selon le décompte du Monde.
Depuis, la cité phocéenne connaît une accalmie inhabituelle. Mais cette baisse des homicides ne signale pas un recul du trafic. Elle traduit la consolidation du pouvoir de la DZ Mafia, qui a pris le dessus sur ses concurrents. Le silence n’est pas la paix ; il est le signe qu’un seul camp a gagné.
Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a réagi sur X : « L’État ne cède rien face aux organisations criminelles : il les démantèle. » En décembre 2025, après l’assassinat de Mehdi Kessaci, Emmanuel Macron s’était déplacé à Marseille pour promettre une offensive « sans merci » contre le narcotrafic, reprenant les méthodes de la lutte antiterroriste, rapportait Le Monde.
L’opération Octopus concrétise cette promesse. Reste que la faille mise au jour par l’affaire de l’avocat pointe une vulnérabilité plus large : si les quartiers haute sécurité, pièce maîtresse du verrouillage anti-narcotrafic, peuvent être percés par la corruption d’un seul auxiliaire de justice, le dispositif devra être renforcé bien au-delà des murs des prisons. Le procès d’Amine O. et Gabriel O. pour le double assassinat de 2019 s’ouvrira à Aix-en-Provence le 23 mars.