Quatre millions de Français vivent avec un sifflement permanent dans les oreilles. Un bourdonnement sourd, un grésillement aigu, parfois les deux. Les acouphènes, ce trouble auditif qui empoisonne le quotidien, restent largement incompris par la médecine. Mais des chercheurs français comptent bien changer la donne.

Le cerveau au centre du problème

L’Inserm pilote depuis plusieurs mois un programme de recherche ambitieux sur les mécanismes cérébraux des acouphènes. L’idée de départ est simple, presque contre-intuitive : le problème ne viendrait pas de l’oreille, mais du cerveau. Selon les travaux menés à l’Institut des neurosciences de Montpellier, le cortex auditif, privé de certains signaux à cause d’une perte auditive, se met à « compenser ». Sauf que cette compensation déraille et génère des signaux fantômes. Le cerveau interprète ces signaux comme des sons, alors qu’aucun bruit extérieur n’existe.

Jean-Luc Puel, chercheur à l’unité Inserm de Montpellier, travaille sur ce sujet depuis des années. Ses équipes ont mis en évidence un lien fort entre le cortex auditif et l’amygdale, cette zone du cerveau qui gère les émotions. Résultat : l’anxiété amplifie la perception des acouphènes, qui eux-mêmes génèrent de l’anxiété. Un cercle vicieux que les chercheurs veulent casser.

Des volontaires recherchés partout en France

Pour avancer, l’étude a besoin de volontaires, acouphéniques ou non. L’objectif est de cartographier précisément les différences d’activité cérébrale entre les patients qui souffrent d’acouphènes et ceux qui n’en ont pas. L’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) permettra de visualiser en temps réel quelles zones du cerveau s’activent.

Environ 10 % de la population adulte française serait touchée par des acouphènes, selon l’Inserm. Mais les formes vraiment invalidantes, celles qui empêchent de dormir, de se concentrer, de travailler, concernent moins de 1 % des cas. Ça reste des centaines de milliers de personnes en souffrance, sans solution médicale fiable.

Pourquoi c’est un tournant

Jusqu’ici, la prise en charge des acouphènes reposait sur des béquilles : thérapies sonores, techniques de relaxation, appareils auditifs pour masquer le bruit. Rien qui s’attaque à la cause. Si les chercheurs français parviennent à identifier les circuits cérébraux responsables, ça ouvrirait la porte à des traitements ciblés. Stimulation magnétique transcrânienne, neurofeedback, voire molécules capables de « recalibrer » le cortex auditif.

L’Assurance Maladie rappelle que les acouphènes peuvent aussi s’accompagner d’hyperacousie, une sensibilité exacerbée aux sons du quotidien. Les deux troubles partagent probablement des mécanismes communs, ce qui renforce l’intérêt d’une approche neurologique globale.

La recherche française sur l’audition avance, portée par la Fondation Pour l’Audition et des équipes Inserm disséminées sur tout le territoire. Reste une question : les résultats arriveront-ils assez vite pour les millions de Français qui, chaque nuit, cherchent le sommeil avec un sifflement qui ne s’arrête jamais ?