Lorna Slater a retenu ses larmes le plus longtemps possible. L’ancienne co-dirigeante des Verts écossais a raconté, la voix brisée, les derniers instants de son père, mort par aide médicale au Canada. « Nous devrions tous avoir le droit de choisir », a-t-elle lancé aux députés de Holyrood. Quelques heures plus tard, le Parlement écossais lui a répondu : non.

Par 69 voix contre 57, les élus ont rejeté mardi 17 mars la proposition de loi sur l’aide à mourir, enterrant l’espoir de faire de l’Écosse la première nation du Royaume-Uni à légaliser cette pratique. Ce vote clôt des mois de débats intenses, mais il ouvre surtout une question plus large : pourquoi les parlements européens peinent-ils autant à légiférer sur la fin de vie, alors que les sondages montrent une adhésion massive des citoyens ?

Une troisième tentative, un même mur

Le texte, porté par le député libéral-démocrate Liam McArthur, prévoyait d’autoriser les adultes en phase terminale et mentalement aptes à demander une assistance médicale pour mettre fin à leurs jours. Deux déclarations de volonté successives, des contrôles médicaux pour détecter toute pression extérieure, une limite fixée à six mois d’espérance de vie : McArthur avait multiplié les concessions pour rallier les indécis.

C’est la troisième fois depuis la dévolution de 1999 qu’un tel texte se présente devant le Parlement écossais. Les deux précédents n’avaient jamais franchi la première étape du processus législatif. Celui-ci était allé plus loin : adopté en première lecture avec 14 voix d’avance, il avait fait l’objet de cinq sessions de débats, dont une rare séance le vendredi. Un parcours législatif sans précédent pour un sujet qui divise comme peu d’autres.

Le retournement s’est joué entre la première et la dernière lecture. Douze députés qui avaient voté pour en première lecture ont basculé dans le camp du non, selon le décompte de la BBC Scotland. Certains avaient soutenu le texte au stade initial uniquement pour que le débat ait lieu, sans intention de voter la loi finale.

La coercition, argument massue des opposants

Un mot a dominé les débats : coercition. Jeremy Balfour, député indépendant né sans bras gauche et avec un bras droit qui s’arrête au coude, a prévenu que les personnes handicapées étaient « terrifiées » par ce type de législation. « Je vous supplie de considérer les conséquences pour les plus vulnérables », a-t-il déclaré devant un hémicycle silencieux.

Pam Duncan-Glancy, députée travailliste en fauteuil roulant, a demandé à ses collègues de « choisir de rendre la vie plus facile plutôt que la mort ». Ruth Maguire, du Parti national écossais (SNP), a enfoncé le clou avec une phrase glaçante : « Mon sang se glace à l’idée d’être assise dans un bureau d’hôpital et qu’un médecin évoque l’aide à mourir pendant que nous pesons les options de traitement. »

L’argument revient à chaque débat, quel que soit le pays : sans soins palliatifs de qualité accessibles à tous, le « libre choix » est biaisé. En Écosse, les critiques ont souligné le sous-financement chronique des soins de fin de vie. « Ce n’est pas un choix libre si vous n’avez pas accès à de bons soins palliatifs », a résumé Maguire, d’après le compte-rendu de la BBC.

Des témoignages qui brisent les lignes partisanes

Le vote était libre, sans consigne de parti. Le Premier ministre John Swinney s’y opposait, mais des élus du SNP ont voté pour. Des conservateurs aussi. George Adam, député SNP, a parlé de sa femme Stacey, atteinte de sclérose en plaques, présente dans les tribunes. « Si le pire devait arriver, si elle devait un jour faire face à une souffrance insupportable en fin de vie, elle voudrait avoir le choix. »

Sandesh Gulhane, député conservateur et médecin généraliste, a cité un patient qui lui avait dit : « Vous laisseriez un chien mourir comme ça. » McArthur a évoqué un homme contraint de « supplier qu’on mette fin à sa vie » après une ablation liée à un cancer. Ces récits personnels, inhabituels dans un parlement, ont donné au débat une intensité rare.

Après le vote, McArthur s’est dit « dévasté » et a averti que le sujet ne « disparaîtrait pas ». Ally Thompson, de l’association Dignity in Dying, a parlé d’un « coup terrible pour les mourants d’Écosse ». De l’autre côté, le docteur Gordon Macdonald, de l’organisation Care Not Killing, s’est dit soulagé, estimant que la loi « posait des risques graves pour les plus vulnérables ».

L’Europe, continent fracturé sur la fin de vie

Le rejet écossais s’inscrit dans un paysage européen morcelé. L’euthanasie active volontaire est légale aux Pays-Bas depuis 2002, en Belgique la même année, au Luxembourg depuis 2009, en Espagne depuis 2021 et au Portugal, où la loi adoptée attend encore ses décrets d’application. En dehors de l’Union européenne, la Suisse autorise le suicide assisté depuis des décennies, attirant chaque année une cinquantaine de Britanniques dans les locaux de l’association Dignitas, selon les données compilées par le Parlement britannique.

Mais la majorité du continent reste verrouillée. L’Allemagne, l’Italie, la Pologne, la Grèce : dans la plupart des pays, l’aide active à mourir reste un délit pénal. Le contraste entre opinion publique et action législative est saisissant. Au Royaume-Uni, les sondages montrent régulièrement qu’une majorité de citoyens et de médecins soutiennent la légalisation. La British Medical Association a d’ailleurs abandonné son opposition pour adopter une position neutre en 2021. Le décalage entre ce que veulent les citoyens et ce que votent leurs élus n’a jamais été aussi visible.

Westminster et Paris, mêmes blocages

Le Parlement de Westminster examine son propre texte sur l’aide à mourir pour l’Angleterre et le Pays de Galles, mais son adoption avant la fin de la législature semble improbable, rapporte Deutsche Welle. De l’autre côté de la Manche, la France a engagé un parcours législatif comparable. L’Assemblée nationale a voté un projet de loi sur « l’aide à mourir » début 2025, mais le texte doit encore survivre à la navette parlementaire avec le Sénat, où les réserves restent fortes.

Le schéma se répète : un élan initial, des témoignages poignants, des concessions, puis un blocage au moment du vote final ou dans la chambre haute. Les opposants mobilisent les mêmes arguments d’un pays à l’autre, les associations de patients handicapés alertent sur les dérives potentielles, les institutions religieuses pèsent en coulisses.

Ce qui distingue les pays qui ont franchi le pas ? Souvent, une combinaison de facteurs : des soins palliatifs bien financés qui désamorcent l’argument du « faux choix », une culture politique du consensus sur les questions éthiques, et des années de débat public structuré. Les Pays-Bas ont mis plus de vingt ans entre les premiers débats parlementaires et la loi de 2002.

Un calendrier qui ne s’arrête pas

Le vote de Holyrood ferme une porte, mais le débat reste ouvert. Jersey et l’île de Man avancent sur leurs propres textes. L’Angleterre pourrait revenir à la charge lors de la prochaine législature. En France, le Sénat examinera le projet de loi dans les prochains mois, avec un calendrier qui reste flou.

McArthur a prévenu ses collègues que certains d’entre eux « pourraient avoir des regrets ». À en juger par la trajectoire des vingt dernières années en Europe, il a probablement raison. La question n’est plus de savoir si les parlements finiront par légiférer, mais combien de votes il faudra encore avant qu’ils le fassent.