À partir du 1er mai, un steward ou une hôtesse d’Air India dont l’indice de masse corporelle dépasse 30 sera cloué au sol et privé de salaire. Pas de négociation, pas de délai de grâce : la compagnie aérienne indienne considère ce seuil comme « inacceptable en toutes circonstances ».

La mesure, révélée dimanche par l’agence de presse PTI et confirmée par Deutsche Welle, prévoit un barème à quatre paliers qui lie directement la rémunération du personnel navigant à sa corpulence. Air India rejoint ainsi la poignée de compagnies dans le monde qui osent encore faire du poids un critère professionnel, à une époque où l’Organisation mondiale de la santé elle-même remet en question la fiabilité de l’outil sur lequel tout repose : l’IMC.

Quatre catégories, zéro marge de manœuvre

Le dispositif fonctionne comme un feu tricolore. Un IMC compris entre 18 et 24,9 est classé « normal » et ne pose aucun problème. En dessous de 18 (insuffisance pondérale) ou entre 25 et 29,9 (surpoids), le personnel peut continuer à voler, à condition de passer un examen médical et une évaluation fonctionnelle. En cas d’échec, retrait immédiat des rotations et suspension de la paie jusqu’à obtention du feu vert médical.

Le couperet tombe vraiment au-dessus de 30. À ce stade, classé « obèse » selon la grille de la compagnie, le membre d’équipage est retiré du planning sans possibilité de recours par évaluation. Il dispose d’un nombre de jours fixé par la direction pour revenir dans la fourchette acceptable. Pendant ce temps : aucune rémunération.

D’après la classification de l’OMS, un IMC de 30 correspond, pour une personne mesurant 1,70 m, à un poids d’environ 87 kg. C’est le seuil au-delà duquel l’organisation internationale parle d’obésité. Mais ce chiffre ne dit rien de la répartition entre muscle et graisse, ni de l’état de santé réel de la personne concernée.

Air India veut tourner la page de la nationalisation

Pour comprendre cette politique, il faut remonter à janvier 2022. Après sept décennies sous le giron de l’État indien, Air India est rachetée par le groupe Tata pour 2,4 milliards de dollars. Le conglomérat fondé en 1868 récupère en réalité la compagnie qu’il avait lui-même créée en 1932, sous le nom de Tata Airlines, avant que le gouvernement de Nehru ne la nationalise en 1953.

Depuis le retour dans le giron privé, la direction multiplie les réformes pour repositionner Air India face à ses concurrentes du Golfe et d’Asie du Sud-Est. Renouvellement de la flotte (250 avions commandés chez Airbus et Boeing), refonte des uniformes, fusion avec Vistara, l’autre compagnie du groupe. La politique de condition physique s’inscrit dans cette refonte totale : projeter l’image d’une compagnie premium, quitte à froisser une partie de ses 30 000 salariés.

L’Inde, où l’obésité a doublé en vingt ans selon la revue médicale The Lancet, voit le sujet remonter régulièrement dans le débat public. Mais la méthode Air India va plus loin que tout ce qui se pratique chez les compagnies indiennes concurrentes comme IndiGo ou SpiceJet, qui se contentent d’évaluations médicales classiques.

L’IMC, un outil du XIXe siècle que la médecine conteste

L’indice de masse corporelle a été inventé en 1832 par le mathématicien belge Adolphe Quetelet. Ce n’était pas un médecin, et son objectif n’avait rien de clinique : il cherchait à décrire « l’homme moyen » à des fins statistiques. Deux siècles plus tard, cet indicateur reste la référence mondiale pour classer les individus dans des cases pondérales.

L’OMS l’utilise comme « marqueur indirect de la masse grasse ». Mais l’organisation reconnaît elle-même que des « mesures supplémentaires, comme le tour de taille, peuvent aider au diagnostic ». En clair, l’IMC seul ne suffit pas. Un rugbyman professionnel de 95 kg pour 1,80 m affiche un IMC de 29,3, proche de l’obésité, alors que sa masse grasse peut être inférieure à 15 %.

En 2023, l’American Medical Association a adopté une résolution reconnaissant les « limites significatives » de l’IMC, soulignant qu’il ne distingue pas la graisse du muscle et qu’il a été calibré sur des populations européennes blanches. Utiliser ce seul chiffre pour décider du salaire d’un employé pose donc un problème que la science ne valide plus aussi facilement qu’avant.

L’aérien pèse ses employés depuis des décennies

Air India n’invente rien. Le secteur aérien entretient un rapport obsessionnel au poids de son personnel depuis l’âge d’or de l’aviation commerciale. Dans les années 1960 et 1970, les grandes compagnies américaines imposaient des limites de poids strictes à leurs hôtesses, pas à leurs stewards, souvent accompagnées de pesées régulières avant chaque vol.

La pratique a reculé sous la pression judiciaire. En 1991, un tribunal fédéral américain a condamné Continental Airlines pour avoir licencié des hôtesses dépassant les seuils fixés par la compagnie. En 2003, la justice a tranché en faveur d’employées d’American Airlines qui contestaient des critères de poids appliqués de manière discriminatoire. Progressivement, la plupart des compagnies occidentales ont abandonné les pesées au profit d’évaluations médicales globales.

En Asie, la situation reste différente. Korean Air a maintenu des exigences de poids jusqu’à récemment. Certaines compagnies du Golfe, connues pour sélectionner leur personnel de cabine lors de « journées de recrutement » où l’apparence physique joue un rôle assumé, ne publient pas de politique écrite mais filtrent en amont. Air India, en officialisant un barème chiffré assorti de sanctions salariales, rend visible ce que d’autres pratiquent discrètement.

Une politique qui divise bien au-delà de l’Inde

Le débat dépasse la seule question aéronautique. Selon l’OMS, 890 millions d’adultes vivaient avec l’obésité en 2022, soit une personne sur huit dans le monde. Le chiffre a plus que doublé depuis 1990. Lier la rémunération au poids dans un contexte de progression mondiale de l’obésité revient à sanctionner financièrement un phénomène que la communauté scientifique considère comme une maladie chronique multifactorielle, influencée par la génétique, l’environnement alimentaire et les conditions de vie.

Du côté de la compagnie, l’argument avancé est la sécurité. Le personnel de cabine doit pouvoir évacuer un avion en moins de 90 secondes, se déplacer dans des allées étroites, manipuler des équipements lourds. L’aviation civile impose des normes d’aptitude physique, et Air India affirme ne faire qu’appliquer ces exigences avec plus de rigueur.

Reste que la méthode choisie, un chiffre unique sans prise en compte de la morphologie individuelle, fait grincer des dents. Le syndicat indien du personnel navigant n’a pas encore réagi officiellement, mais sur les réseaux sociaux, les réactions oscillent entre soutien à la fermeté de la compagnie et dénonciation d’une forme de discrimination corporelle institutionnalisée.

La politique entre en vigueur le 1er mai. D’ici là, les 30 000 employés d’Air India auront cinq semaines pour faire leurs calculs. À 87 kg pour 1,70 m, la ligne rouge est franchie. Et avec elle, le salaire disparaît.