520 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2015, 162 millions en 2024, zéro en 2026. Ce mardi 31 mars, le tribunal de commerce de Marseille a prononcé la liquidation judiciaire d’Alinea, l’enseigne d’ameublement fondée il y a 37 ans dans le sud de la France. Quelque 1 200 salariés vont être licenciés. Le matin même, les clients ont reçu un dernier mail : « Merci d’avoir fait vivre Alinea. »

Un repreneur fantôme et une offre irrecevable

L’issue était scellée depuis des semaines. Placée en redressement judiciaire en novembre 2025, Alinea n’a reçu qu’une seule offre de reprise globale : celle du groupe roumain SDC Holding. Le 12 février, le repreneur ne s’est tout simplement pas présenté devant les salariés pour défendre son projet. Les employés ont alors cru l’affaire enterrée.

Coup de théâtre le 5 mars : SDC Holding dépose une nouvelle offre in extremis devant le tribunal de commerce, sans prévenir les salariés, rapporte France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur. Le tribunal l’a déclarée « irrecevable ». Depuis, les 35 magasins ont bradé leur stock avec des remises de 30 % minimum, avant de fermer définitivement samedi 28 mars.

De 520 millions au gouffre financier

Retour en arrière. En 1989, le premier magasin Alinea ouvre ses portes au Pontet, près d’Avignon. L’enseigne, propriété de l’Association familiale Mulliez (le clan derrière Auchan, Leroy Merlin, Decathlon), grandit jusqu’à compter 26 points de vente et frôler les 520 millions d’euros de ventes en 2015.

Mais les pertes s’accumulent dans l’ombre. Un rapport interne Auchan, révélé en 2017, chiffre le déficit à 176 millions d’euros entre 2012 et 2017, soit environ 30 millions par an. En quinze ans, les Mulliez ont injecté 450 millions d’euros dans l’enseigne, selon Le Monde. Le chiffre d’affaires, lui, a fondu : 162 millions en 2024 pour 47 millions de pertes, précise Le Figaro. Certaines estimations portent les pertes d’exploitation à 54 millions.

Deux redressements en six ans, même résultat

En mai 2020, en pleine pandémie, Alinea dépose le bilan une première fois. La famille Mulliez rachète sa propre enseigne via la société Neomarché, profitant d’une loi Covid qui autorise les dirigeants à reprendre une entreprise dont ils ont déclaré la faillite. Prix de l’opération : 17 magasins fermés, 1 074 emplois supprimés sur 1 974. Les dettes sont effacées.

En 2023, nouveau pari : 19 magasins Zodio, autre marque du groupe Mulliez, sont transformés en Alinea. L’enseigne remonte à 35 points de vente. Mais la stratégie ne résiste pas à la conjoncture. Inflation, crise immobilière, baisse du pouvoir d’achat : le secteur de l’ameublement français recule de 5,1 % en 2024, puis encore de 2,2 % sur les neuf premiers mois de 2025, selon la Fédération de l’ameublement français.

L’ameublement français, un secteur sinistré

Alinea n’est pas un cas isolé. Le marché du meuble en France a perdu environ 250 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, pour un total de 13,6 milliards, selon les données de la Fédération de l’ameublement français. Le recul atteint 5,1 % en valeur sur l’année 2024, suivi d’un nouveau repli de 1,8 % en 2025. Les neuf premiers mois de l’année avaient affiché un recul de 2,2 %, avant un léger frémissement en fin d’exercice.

Conforama, autre poids lourd du secteur, a multiplié les restructurations. La concurrence d’Ikea, du e-commerce (Amazon, Maisons du Monde en ligne) et de la « fast déco » bon marché (Action, Temu) comprime les marges des enseignes traditionnelles françaises, coincées entre le haut de gamme et le discount.

Le mécanisme de fond est simple : les Français achètent moins de meubles parce qu’ils déménagent moins. Les transactions immobilières dans l’ancien ont chuté de 17 % en 2024, selon les notaires de France. Moins de déménagements, moins de cuisines à équiper, moins de canapés à renouveler. Et quand ils achètent, les consommateurs comparent les prix sur leur téléphone avant de se déplacer en magasin, quand ils se déplacent encore.

1 200 salariés et quelques dizaines de rescapés

Pour les employés, la fin était prévisible mais pas moins brutale. « On a tous versé une larme », confie Miriam, salariée depuis 20 ans, à France 3. Une employée de l’ex-enseigne Zodio, reconvertie en Alinea, regrette « une belle aventure qui s’est conclue très rapidement ».

Quelques lueurs, très faibles : Ikea, Leroy Merlin et Grand Frais ont déposé des offres limitées pour reprendre certains locaux, avec seulement quelques dizaines d’emplois à la clé, rapporte France 3 PACA. Sur 1 200 postes, le compte n’y est pas.

Le clan Mulliez face à ses limites

La chute d’Alinea s’inscrit dans un tableau plus large pour l’empire Mulliez. Auchan, le navire amiral, accumule les difficultés et a annoncé des milliers de suppressions de postes ces dernières années. Le Monde titrait début 2026 : « D’Auchan à Alinea, l’empire Mulliez fragilisé par les déboires du commerce. » En quinze ans, la famille a injecté 450 millions dans Alinea pour un résultat nul. Le modèle des grandes surfaces spécialisées, héritage des années 1980, vacille face à des consommateurs qui comparent les prix en ligne avant de se déplacer.

Pour les 1 200 salariés licenciés, les prochaines semaines s’annoncent difficiles. Le plan social doit encore être négocié avec les représentants du personnel. Le tribunal de commerce de Marseille a désigné un liquidateur chargé de mener les procédures. Les syndicats réclament des mesures de reclassement au sein du groupe Mulliez, qui emploie plus de 500 000 personnes dans le monde à travers ses différentes enseignes. Le précédent de 2020, où 900 salariés sur 1 974 avaient été conservés lors de la première reprise, laisse peu d’espoir : cette fois, aucun repreneur global ne s’est manifesté.

Le secteur du meuble observe cette liquidation comme un signal d’alarme. Si une enseigne adossée au plus grand groupe de distribution familial d’Europe n’a pas survécu, la question se pose pour les acteurs plus petits, privés de ce filet de sécurité. La Fédération de l’ameublement français table sur une stabilisation du marché en 2026, portée par une éventuelle reprise de l’immobilier et un desserrement du crédit. Pour les ex-salariés d’Alinea, cette perspective arrive trop tard.