10 % de l’aluminium mondial, 33 % des engrais planétaires, 15 % du polyéthylène. Ce dimanche 29 mars, l’Iran a frappé les deux plus grandes fonderies d’aluminium du Golfe persique, et les chiffres qui tombent dessinent un tableau bien plus large qu’un simple épisode de guerre : c’est toute la chaîne d’approvisionnement de l’industrie mondiale, de la canette de soda au pare-chocs de voiture, qui vacille.

Deux fonderies stratégiques sous les missiles

Les Gardiens de la Révolution iraniens ont revendiqué ce matin des frappes contre Aluminium Bahrain (Alba) et Emirates Global Aluminium (EGA), installées respectivement à Bahreïn et aux Émirats arabes unis. Alba, la plus grande fonderie de ce type au monde sur un site unique, affiche une capacité de 1,6 million de tonnes par an. EGA, son voisin émirati, produit 2,7 millions de tonnes. À elles deux, ces usines représentent environ 7 % de la production mondiale du métal le plus utilisé après l’acier.

Selon Reuters, Alba évalue les dégâts depuis dimanche matin. Deux ouvriers ont été blessés à Bahreïn, selon un communiqué du groupe relayé par l’agence de presse nationale bahreïnienne. Les Gardiens de la Révolution affirment avoir visé ces installations parce qu’elles « jouent un rôle dans l’approvisionnement des industries militaires américaines », rapporte France24.

Avant même cette attaque, Alba avait déjà réduit sa production de 19 % le 15 mars, faute de matières premières acheminées par le détroit d’Ormuz. Fortune rapporte que l’entreprise avait suspendu ses livraisons aux clients dès début mars, tandis que le Qatar stoppait une partie de sa production d’aluminium par manque de gaz naturel. Les cours du métal à la Bourse de Londres (LME) avaient déjà atteint leur plus haut niveau depuis 2022.

Ce qui manque déjà au-delà du pétrole

Le détroit d’Ormuz, ce goulet de 33 kilomètres de large entre l’Iran et Oman, concentre des flux dont la plupart des consommateurs ignorent l’existence. Vingt millions de barils de pétrole par jour y transitent habituellement, soit 20 % de la consommation mondiale. Le Brent a bondi de 42 % entre le 27 février et le 13 mars, frôlant les 120 dollars le baril selon l’IRIS, avant de se stabiliser autour de 108 dollars fin mars, d’après les données compilées par CNBC.

Mais le pétrole n’est que la partie visible. Le cabinet d’analyse Kpler, cité par Geo et l’AFP, estime que 33 % des engrais mondiaux (soufre, ammoniac) transitent par ce détroit. Les destinataires couvrent tous les continents : Inde, Chine, Brésil, pays africains. La flambée du prix des hydrocarbures provoque un « effet boule de neige » sur les tarifs des fertilisants, puisque leur fabrication consomme massivement du gaz.

Le cabinet Argus Media ajoute une troisième menace : le polyéthylène, le plastique le plus répandu au monde. La région produit jusqu’à 23 millions de tonnes par an de ce dérivé du pétrole, soit 15 % de la production planétaire. Le port de Jebel Ali, à Dubaï, noeud central pour l’exportation de ces polymères, a subi une explosion début mars. Un quai a brûlé, et au Koweït une autre installation portuaire a suspendu temporairement ses activités après des retombées de débris.

L’Europe prise dans l’étau

Le Figaro rappelle que l’Europe importe 14 % de son aluminium depuis les pays du Golfe. Sans alternative immédiate, les constructeurs automobiles et les fabricants d’emballages risquent de voir leurs stocks fondre dans les semaines à venir. L’Inde n’est pas épargnée : Hindalco Industries a suspendu ses ventes de produits en aluminium extrudé à cause des perturbations de gaz, selon Fortune et Bloomberg.

Les armateurs ont acté la situation. Maersk (Danemark) et CMA CGM (France) ont gelé le passage par Ormuz et par le canal de Suez, rapporte l’AFP via Geo. Leurs cargos contournent l’Afrique, ajoutant des milliers de kilomètres et plusieurs jours de trajet. Selon Armateurs France, 60 navires sous pavillon français ou appartenant à des entreprises françaises sont bloqués « à l’intérieur » du Golfe. Les assureurs, comme le scandinave Skuld, ont carrément annulé leur couverture pour la zone.

L’Agence internationale de l’énergie a mis sur le marché 400 millions de barils provenant des stocks stratégiques de ses 32 pays membres, l’équivalent de 20 jours de trafic normal à travers Ormuz, précise l’IRIS. La décision est significative : elle n’avait été prise que deux fois auparavant, lors de la guerre du Koweït en 1991 et de l’invasion de la Libye en 2011.

50 millions de bouches à nourrir

Le Financial Times, relayé par le Courrier international, alerte sur un angle moins visible mais tout aussi critique : la nourriture. Les Émirats arabes unis importent 90 % de leurs céréales et oléagineux par le port de Jebel Ali, en amont du détroit. Ce port approvisionne quatre pays (Émirats, Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar), soit environ 50 millions de personnes en denrées périssables.

Les gouvernements de la région assurent disposer de réserves stratégiques pour quatre à six mois, selon le site émirati Erem Business. Au Qatar, le conseil municipal de Doha a communiqué sur des stocks suffisants de médicaments et de biens de première nécessité, rapporte le journal local The Peninsula. Des achats de panique ont toutefois été signalés dans plusieurs pays du Golfe. L’Iran lui-même, gros importateur de maïs brésilien, fait face à des blocages d’approvisionnement.

Quatre pays tentent d’éteindre l’incendie

Ce dimanche, les ministres des Affaires étrangères du Pakistan, de l’Arabie saoudite, de la Turquie et de l’Égypte se réunissent à Islamabad pour deux jours de discussions. Selon Reuters et AP, le Pakistan se positionne comme lieu potentiel de négociations directes entre Washington et Téhéran. Le sommet vise à « préparer le terrain pour une désescalade » du conflit, qui entre dans son deuxième mois.

Les signaux contradictoires ne facilitent pas la tâche des médiateurs. Le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio a écarté vendredi l’hypothèse d’une opération terrestre. Mais le Washington Post, citant des responsables anonymes du Pentagone, affirme que des raids en territoire iranien par les forces spéciales sont en préparation, pour « plusieurs semaines ». L’arrivée au Moyen-Orient du navire d’assaut amphibie USS Tripoli, avec 3 500 soldats et marins, ne plaide pas pour l’apaisement.

Le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a répondu dimanche en déclarant que les forces armées « attendent l’arrivée des soldats américains sur le terrain pour les attaquer ». Pendant ce temps, les Houthis du Yémen, alliés de l’Iran, ont revendiqué samedi deux frappes contre Israël, menaçant d’entraver la circulation dans le détroit de Bab el-Mandeb, un second verrou maritime entre la mer Rouge et le golfe d’Aden.

La prochaine échéance est fixée à mardi, date à laquelle l’AIE doit publier son rapport d’impact actualisé sur les marchés de l’énergie. Les cours de l’aluminium ouvriront lundi à Londres avec les nouvelles données sur les dégâts subis par Alba. Pour les consommateurs européens, les conséquences pourraient se matérialiser plus vite que prévu : selon Kpler, il n’existe « pas d’alternative viable » aux routes maritimes du Golfe pour les engrais, et la saison des semis de printemps bat son plein en Europe.