Cap Canaveral, mercredi soir, 0 h 35 heure française. Une fusée blanche et orange de 98 metres s’arrache du pas de tir 39B dans un rugissement que la Floride n’avait plus entendu depuis décembre 1972. A son sommet, quatre astronautes. Destination : la Lune.
La mission Artemis II de la NASA a décollé avec succès dans la nuit du 1er au 2 avril 2026, propulsant trois Américains et un Canadien à plus de 5 000 km/h vers le satellite naturel de la Terre. Reid Wiseman commande le vol. Victor Glover le pilote. Christina Koch et le Canadien Jeremy Hansen complètent l’équipage. Aucun humain n’avait quitté l’orbite terrestre depuis Apollo 17, il y a 53 ans.
Trois premières en une seule fusée
Ce vol ne se contente pas de renouer avec l’ère Apollo. Il réécrit le casting. Victor Glover, capitaine de la marine américaine originaire de Pomona en Californie, devient le premier astronaute noir à voyager vers la Lune, selon Reuters. Christina Koch, qui détient le record du plus long vol spatial féminin en continu (328 jours à bord de l’ISS en 2019-2020), est la première femme à s’élancer vers notre satellite. Jeremy Hansen, colonel de l’armée de l’air canadienne, est le premier non-Américain à participer à une mission lunaire.
« Nous partons pour l’humanité tout entière », a déclaré Hansen dix minutes avant le décollage, depuis son siège dans la capsule Orion, baptisée « Integrity » par l’équipage.
Dix jours sans se poser
Contrairement à ce que beaucoup imaginent, personne ne marchera sur la Lune cette fois. Artemis II est un vol d’essai. Les quatre astronautes vont d’abord tourner autour de la Terre pour vérifier les systèmes de bord. Si tout fonctionne, une poussée de six minutes, prévue ce jeudi 2 avril, les enverra sur une trajectoire de retour libre autour de la Lune.
Le survol lunaire est programmé pour lundi 6 avril. L’équipage passera à environ 7 500 kilomètres de la surface, photographiera la face cachée sous un éclairage rasant qui devrait révéler des reliefs invisibles en pleine lumière, puis exploitera la gravité lunaire pour se catapulter vers la Terre. Amerrissage dans le Pacifique prévu autour du 11 avril.
Si la mission se déroule sans accroc, ces quatre personnes deviendront les humains qui se seront le plus éloignés de la Terre. Leur rentrée atmosphérique, à quelque 40 000 km/h, sera la plus rapide jamais tentée avec un équipage.
55 milliards dépensés avant le premier passager
Le programme Artemis traîne un bilan financier vertigineux. Selon un audit de l’inspecteur général de la NASA publié en 2024, l’agence avait dépensé plus de 55 milliards de dollars sur la fusée SLS, la capsule Orion et les infrastructures au sol avant même ce premier vol habité. Chaque lancement coûte environ 4,1 milliards de dollars.
A titre de comparaison, l’intégralité du programme Apollo, de sa conception au dernier alunissage, a coûté l’équivalent de 25 milliards de dollars de l’époque. « Cette fusée devait décoller en 2016 pour 5 milliards. Elle en coûte 20, dix ans plus tard », résume Casey Dreier, responsable de la politique spatiale à la Planetary Society, cité par NBC News.
Le Congrès américain a rejeté en janvier 2026 la coupe budgétaire de 24 % proposée par la Maison-Blanche pour la NASA, fixant le budget de l’agence à 24,4 milliards de dollars pour l’exercice 2026, rapporte New Space Economy.
Le bouclier thermique, talon d’Achille du programme
Derrière l’enthousiasme du décollage, une inquiétude persiste. Lors du vol inhabité Artemis I fin 2022, le bouclier thermique d’Orion avait subi des dommages inattendus pendant la rentrée atmosphérique. Des morceaux de matériau protecteur s’étaient détachés, un phénomène que les ingénieurs n’avaient pas prévu.
La NASA assure avoir corrigé la trajectoire de rentrée pour réduire les contraintes sur le bouclier. Mais le vrai test, c’est maintenant : quatre vies humaines dépendent de ce que les techniciens ont appris en quatre ans. L’administrateur adjoint Amit Kshatriya ne cache pas l’enjeu. « Artemis II est un vol d’essai, et l’essai vient de commencer. Le travail devant nous est plus grand que celui derrière nous », a-t-il déclaré dans le communiqué officiel de la NASA.
Sans Artemis II, pas de retour sur la Lune
Tout le calendrier lunaire américain repose sur le succès de cette mission. Si Orion passe le test, la NASA pourra programmer Artemis III, le vol qui doit ramener des humains sur le sol lunaire pour la première fois depuis 1972. La date annoncée : 2028. Mais les experts doutent.
La raison est simple : l’alunisseur n’existe pas encore. SpaceX développe une version lunaire de son vaisseau Starship, et Blue Origin, l’entreprise de Jeff Bezos, travaille sur un module concurrent. Aucun des deux n’a été testé en conditions réelles. L’administrateur de la NASA Jared Isaacman, nommé par Donald Trump, a annoncé un investissement de 20 milliards de dollars pour construire une base lunaire permanente, mais sans véhicule pour s’y poser, le projet reste sur le papier.
« Je vous le garantis, cette année, vous verrez plus d’enfants déguisés en astronautes pour Halloween que vous n’en avez vus depuis longtemps », promet Isaacman. Encore faut-il que la capsule Integrity rentre entière dans dix jours.
La Chine en embuscade
Pendant que la NASA accumulait les retards, Pékin avançait. La Chine a posé deux rovers sur la face cachée de la Lune (Chang’e 4 en 2019, Chang’e 6 en 2024 pour un retour d’échantillons) et vise un alunissage habité avant 2030. L’agence spatiale chinoise n’a jamais dépassé les budgets annoncés pour ses programmes lunaires, selon les données de la CNSA.
Cette concurrence pèse sur les débats au Congrès. Si Artemis II échoue ou révèle des problèmes majeurs, les voix réclamant un abandon du SLS au profit de lanceurs commerciaux moins chers, comme le Starship de SpaceX, se feront plus fortes. A l’inverse, un succès donnerait au programme le souffle politique dont il a besoin pour survivre aux prochaines coupes budgétaires.
La prochaine étape décisive tombe ce jeudi : la poussée transluaire de six minutes qui enverra définitivement Orion vers la Lune. Si le moteur du module de service européen s’allume comme prévu, le voyage commence vraiment. Réponse attendue dans les heures qui viennent.