Ce mercredi 1er avril à 00h24 heure de Paris, quatre astronautes s’installent au sommet de la fusée la plus puissante jamais construite par la NASA. Destination : la Lune, ou plus exactement ses environs, pour un survol historique de 10 jours. Aucun humain n’a quitté l’orbite terrestre basse depuis le 16 décembre 1972, date du dernier retour d’Apollo 17.
La mission Artemis II ne se posera pas sur le sol lunaire. Mais elle doit prouver que le vaisseau Orion et la fusée SLS peuvent transporter un équipage humain vers la Lune en toute sécurité, ouvrant la voie aux alunissages prévus à partir de 2028. Et la facture fait tourner les têtes : 93 milliards de dollars dépensés depuis 2012, selon l’inspecteur général de la NASA.
Un équipage qui réécrit les livres d’histoire
Reid Wiseman commande la mission. Victor Glover pilote. Christina Koch et Jeremy Hansen occupent les postes de spécialistes. Quatre profils, quatre premières : Glover sera le premier homme noir à voyager au-delà de l’orbite terrestre basse. Koch deviendra la première femme à s’approcher de la Lune. Hansen, astronaute de l’Agence spatiale canadienne, sera le premier non-Américain à quitter la Terre pour le voisinage lunaire.
Tous les quatre ont déjà volé ou se sont entraînés pendant des années. Koch détient le record du plus long vol spatial féminin en continu (328 jours à bord de la Station spatiale internationale en 2019-2020). Glover a piloté un Crew Dragon de SpaceX vers l’ISS en 2020. Hansen, lui, n’a jamais quitté la Terre avant cette mission, mais il a passé vingt ans à s’y préparer, dont un passage comme pilote de chasse dans l’armée canadienne.
322 pieds de fusée, 8,8 millions de livres de poussée
Le Space Launch System, construit par Boeing et Northrop Grumman, culmine à 98 mètres. Moins haut que le Saturn V d’Apollo (110 mètres), mais plus musclé : ses 8,8 millions de livres de poussée au décollage dépassent de 15 % la puissance de son ancêtre. Deux propulseurs à poudre de 54 mètres chacun, quatre moteurs RS-25 alimentés par un mélange d’hydrogène et d’oxygène liquides, et au sommet, le vaisseau Orion baptisé Integrity par son équipage.
Le décollage est prévu depuis le pas de tir 39B du Kennedy Space Center, en Floride, avec une fenêtre de lancement de deux heures. Si la météo ou un problème technique reporte le départ, la NASA dispose de dates de secours entre le 2 et le 6 avril, puis une autre fenêtre le 30 avril. Les prévisions météo affichent 80 % de conditions favorables pour ce mercredi, selon le bulletin publié par l’agence le 30 mars.
Dix jours, 1,1 million de kilomètres et un record de distance
Le plan de vol ressemble à une fronde cosmique. Après l’injection en orbite haute terrestre pour des vérifications de systèmes, Orion allumera son moteur de service européen (construit par Airbus) pour s’élancer vers la Lune. Au cinquième jour, le vaisseau passera à 6 513 kilomètres de la face cachée lunaire, sans se placer en orbite. Les astronautes verront des portions de la face cachée que même les équipages d’Apollo n’ont jamais observées.
Au point le plus éloigné de la Terre, l’équipage battra le record absolu de distance humaine dans l’espace, actuellement détenu par l’équipage d’Apollo 13 (400 171 kilomètres). La Terre ne sera plus qu’un point bleu lointain, visible à près de 400 000 kilomètres. Le retour s’étalera du sixième au dixième jour, avec un amerrissage dans le Pacifique.
93 milliards de dollars pour ne pas toucher la Lune
Le programme Artemis, lancé sous la première présidence Trump en 2017, devait ramener des Américains sur la Lune en 2024. Ce calendrier a explosé. Les retards se comptent en années, les dépassements en dizaines de milliards. L’inspecteur général de la NASA chiffrait les dépenses cumulées à 93 milliards de dollars entre 2012 et 2025, dont 23,8 milliards pour la seule fusée SLS, selon un rapport publié en octobre 2023. Bloomberg estime que le total atteint désormais les 100 milliards.
Chaque lancement de SLS coûte environ 4,1 milliards de dollars, selon les données de l’inspecteur général. La fusée n’est pas réutilisable : chaque vol consomme un exemplaire complet. En comparaison, un lancement de Falcon Heavy de SpaceX revient à environ 150 millions de dollars. La NASA assume ce coût en arguant que le SLS reste la seule fusée capable d’envoyer Orion, un équipage et du fret vers la Lune en un seul tir.
Artemis I avait déjà frôlé la catastrophe
Le vol inaugural sans équipage, Artemis I, avait décollé le 16 novembre 2022 après des mois de reports liés à des fuites d’hydrogène. La capsule Orion CM-002 avait bouclé 25 jours autour de la Lune avant d’amerrir le 11 décembre 2022 dans le Pacifique. Un succès en apparence, mais l’analyse post-vol avait révélé que le bouclier thermique d’Orion s’était érodé de manière imprévue lors de la rentrée atmosphérique, un problème que les ingénieurs ont passé des mois à résoudre.
Pour Artemis II, la fusée SLS a elle-même posé problème. Un premier créneau de lancement en février a été annulé à cause de fuites d’hydrogène. Un second, prévu en mars, a sauté après la détection d’un souci dans le circuit d’hélium de l’étage supérieur. Trois ans et demi entre deux vols pour un lanceur qui coûte 4 milliards pièce : la pression sur cette mission est immense.
Après le survol, la surface
Si Artemis II valide les systèmes, la suite du programme prévoit Artemis III en 2027 pour tester l’amarrage en orbite terrestre basse avec le module d’alunissage Starship de SpaceX. Les premières missions avec descente sur le sol lunaire, Artemis IV et V, sont programmées pour 2028 au pôle sud de la Lune. L’objectif final : installer une base lunaire permanente et préparer les futures missions vers Mars.
La fenêtre de lancement s’ouvre ce mercredi à 00h24 heure de Paris. La retransmission en direct sera disponible sur NASA+, YouTube et les principales chaînes américaines. Si le tir réussit, les quatre membres d’Integrity passeront dix jours à 400 000 kilomètres de chez eux, dans un vaisseau de 5 mètres de haut et 5 mètres de large. Le dernier humain à avoir vu la Lune d’aussi près, Gene Cernan, est mort en 2017 sans avoir vu de successeur.