Quatorze ans de colonie pénitentiaire et 400 millions de roubles d’amende. C’est la sentence prononcée le 6 avril par la cour régionale de Koursk contre Alexeï Smirnov, 52 ans, ex-gouverneur de cette région frontalière de l’Ukraine. Son tort : avoir empoché plus de 20 millions de roubles en pots-de-vin pendant que les entreprises chargées de construire les défenses anti-chars coulaient du béton qui n’arrêterait même pas un pick-up.

Des « dents de dragon » qui n’ont fait peur à personne

En octobre 2022, deux lignes de fortification sortent de terre dans la région de Koursk. Des « dents de dragon » en béton, ces blocs pyramidaux conçus pour déchirer les chenilles des blindés, des tranchées, des obstacles censés stopper toute offensive ukrainienne. Sur le papier, le projet coche toutes les cases. Dans les faits, rapporte le média russe indépendant Meduza, les entrepreneurs ont utilisé des matériaux bon marché incapables de résister au moindre véhicule militaire. Des enquêteurs ont constaté que certains blocs se fissuraient à la main. Les contrats gonflés, les travaux inachevés et les surfacturations ont alimenté un circuit de corruption impliquant au moins onze responsables et chefs d’entreprise, selon la cour régionale de Koursk.

Smirnov, qui a accédé au poste de gouverneur en mai 2024, a plaidé coupable. Il reconnaît avoir reçu 12,9 millions de roubles pour couvrir des rénovations scolaires frauduleuses et 8 millions supplémentaires versés par Maxim Vassiliev, un député régional propriétaire d’une société de construction de fortifications dans le district de Glouchkovski, à la frontière ukrainienne.

11 000 soldats ukrainiens ont traversé comme dans du beurre

Le 6 août 2024, l’armée ukrainienne lance une offensive surprise dans la région de Koursk. C’est la première incursion militaire étrangère sur le sol russe depuis la Seconde Guerre mondiale. En quelques jours, une seule division ukrainienne d’environ 11 000 soldats s’empare de plus d’une vingtaine de villes et villages, rapporte Al Jazeera. Les défenses, sur lesquelles des millions de roubles ont été dépensés, ne ralentissent presque rien.

Le résultat tactique dépasse toutes les prévisions. Ces 11 000 soldats immobilisent environ 78 000 militaires russes, selon les estimations relayées par plusieurs médias internationaux. L’offensive freine les avancées de Moscou dans l’est de l’Ukraine pendant des mois. Pour comparaison, l’armée russe avait mobilisé des moyens colossaux pour reprendre Bakhmout, une ville de taille modeste, sur près d’un an. À Koursk, c’est l’Ukraine qui prend le dessus en quelques jours, sur le propre sol de son adversaire. Il faudra attendre avril 2025, avec l’aide de troupes nord-coréennes, pour que la Russie reprenne le contrôle total de la zone.

Le prédécesseur retrouvé mort avec une balle dans la tête

Lors de son procès, Smirnov ne s’est pas contenté de plaider coupable. Il a pointé du doigt celui qui, selon lui, a monté tout le système : Roman Starovoït, son prédécesseur au poste de gouverneur. Starovoït, devenu ministre des Transports en mai 2024, aurait orchestré un réseau de rétrocommissions dans lequel les entreprises sélectionnées pour construire les fortifications reversaient une partie des fonds publics aux responsables régionaux. D’après le témoignage de Smirnov rapporté par le Moscow Times, Starovoït aurait perçu environ 100 millions de roubles (1,2 million de dollars) via ce montage. Lui-même et son adjoint Alexeï Dedov en auraient gardé 30 millions (367 000 dollars).

Starovoït n’a jamais pu répondre de ces accusations. Limogé par Vladimir Poutine en juillet 2025, il est retrouvé mort à Moscou peu après, une balle dans la tête. Les enquêteurs russes concluent au suicide. Pour de nombreux observateurs et plusieurs médias internationaux dont Bloomberg, la coïncidence entre cette mort et la progression de l’enquête judiciaire laisse un goût amer. Selon plusieurs sources proches du dossier citées par le Moscow Times, le ministre déchu aurait été le prochain sur la liste des inculpations. Son témoignage, devenu impossible, laisse un vide que seules les déclarations de Smirnov comblent aujourd’hui.

Le Kremlin fait le ménage, mais la faille reste ouverte

La condamnation de Smirnov s’inscrit dans une vague de purges lancées par le Kremlin après l’humiliation de Koursk. Plusieurs responsables régionaux et militaires ont été visés, deux ans et demi après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Smirnov a obtenu sa peine dans le cadre d’un accord de plaidoyer négocié avec les enquêteurs. Il avait demandé une peine avec sursis, arguant de « sa culpabilité pleinement reconnue et de ses remords ». Le parquet réclamait quinze ans.

« Je ne crois même pas qu’il me reste autant d’années à vivre. La demande du procureur me semble totalement disproportionnée », avait déclaré Smirnov devant la cour, selon Meduza. Le tribunal a tranché à quatorze ans, assortis d’une interdiction d’exercer pendant dix ans et de la confiscation de 20,9 millions de roubles.

Au-delà du cas individuel, l’affaire de Koursk illustre un problème structurel que le Kremlin peine à résoudre. La corruption endémique dans les marchés publics de défense a directement permis la plus grande percée militaire ukrainienne de la guerre. Punir un gouverneur ne change rien au système qui l’a produit. En Russie, les marchés publics de défense restent opaques, les contrats attribués à des proches du pouvoir sans véritable mise en concurrence. L’institut Levada estimait en 2023 que la corruption dans le secteur militaire russe détournait entre 20 et 40 % des budgets alloués. Le prochain verdict dans cette série d’affaires est attendu dans les semaines qui viennent, tandis que les poursuites contre les entreprises de construction se poursuivent devant plusieurs tribunaux régionaux.