Dans la nuit du 2 mars, à l’est de Malte, le signal AIS de l’Arctic Metagaz s’éteint d’un coup. Des images captées les heures suivantes montrent un incendie à bord et une brèche béante dans la coque. Depuis trois semaines, ce méthanier de la flotte fantôme russe dérive sans âme qui vive, chargé de plus de 60 000 tonnes de gaz naturel liquéfié, 450 tonnes de fioul lourd et 250 tonnes de diesel. Cinq pays de la Méditerranée viennent de demander à Bruxelles de déclencher le mécanisme européen de protection civile.
Un méthanier abandonné, des explosions à bord
Le ministère russe des Transports a confirmé que l’Arctic Metagaz avait été frappé par des drones lancés depuis la côte libyenne. Moscou attribue l’attaque à l’Ukraine, qui n’a pas commenté. Les 30 membres d’équipage ont été évacués. Le navire, lui, continue de dériver.
La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a détaillé la cargaison restée à bord : 450 tonnes de fioul lourd, 250 tonnes de diesel et une quantité « significative » de gaz, estimée à plus de 60 000 tonnes par Greenpeace. Des explosions ont été entendues, du gaz s’échappe, et des foyers d’incendie restent visibles, selon les autorités italiennes qui suivent la trajectoire du bâtiment.
Cette semaine, la protection civile italienne a précisé que le méthanier dérivait vers les côtes libyennes. L’opération de remorquage s’annonce « complexe » en raison de la « large brèche sur le flanc », a indiqué Rome.
Cinq capitales méditerranéennes appellent Bruxelles au secours
Le 18 mars, les dirigeants de Malte, d’Italie, d’Espagne, de Grèce et de Chypre ont cosigné une lettre adressée à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Leur demande : déclencher le mécanisme européen de protection civile face à ce qu’ils qualifient de « menace grave de catastrophe environnementale à grande échelle dans les eaux de l’Union ».
Pour Natalia Gozak, de Greenpeace, le temps presse. « Il faut absolument reprendre le contrôle du navire, le vider et le couler de manière contrôlée », a-t-elle déclaré à Deutsche Welle. « Si le pétrole et le diesel se répandent, ce sera dévastateur pour l’environnement. » Elle avertit que l’opération reste périlleuse : avec plus de 60 000 tonnes de gaz à bord, le risque d’explosion demeure permanent.
Le 21 mars, la National Oil Corporation libyenne a annoncé une collaboration avec le groupe italien Eni pour remorquer le navire vers un port libyen. « Des mesures ont déjà été prises pour réduire le risque de pollution », a précisé l’entreprise dans un communiqué. Le succès de cette opération est loin d’être garanti : la brèche dans la coque complique toute manœuvre de remorquage, et les incendies résiduels multiplient les scénarios à risque.
La flotte fantôme, bombe à retardement écologique
L’Arctic Metagaz appartient à ce que les spécialistes appellent la « flotte fantôme » russe : un réseau clandestin de navires, estimé à plusieurs milliers d’unités, mis en service pour contourner les sanctions occidentales imposées après l’invasion de l’Ukraine. La Russie rachète des navires d’occasion, les réimmatricule sous de nouveaux propriétaires et pavillons de complaisance, puis reprend l’exportation de ses hydrocarbures comme si de rien n’était.
« Ces navires sont souvent vétustes, mal entretenus, non assurés, et leurs transpondeurs sont coupés pour échapper à toute surveillance », détaille Natalia Gozak. Le transfert de cargaison entre navires en pleine mer, pratique courante de cette flotte parallèle, provoque régulièrement des fuites de pétrole.
La France a récemment intercepté plusieurs de ces navires. En Belgique, l’Ethera, un pétrolier identifié comme faisant partie de cette flotte, a été arraisonné en décembre. Mais ces actions restent ponctuelles face à l’ampleur du réseau. Le cas de l’Arctic Metagaz illustre un danger que les experts dénoncent depuis des mois : ces bâtiments ne sont pas seulement un outil de contournement économique, ce sont des bombes écologiques en puissance.
Le conflit maritime s’intensifie, le droit est à la traîne
Alexander Lott, chercheur au Centre norvégien pour le droit de la mer, souligne que l’incident pose des questions juridiques que personne n’avait anticipées. Si l’Ukraine est bien à l’origine des frappes par drones, elle rejoindrait une doctrine jusqu’ici adoptée uniquement par les États-Unis et l’Inde : considérer comme cibles légitimes les navires transportant des marchandises qui financent un effort de guerre.
Moscou avance dans la même direction. En 2023, le ministère russe de la Défense avait déclaré que tout cargo transitant par la mer Noire vers des ports ukrainiens pouvait être traité comme un vecteur de matériel militaire. Plus récemment, Nikolaï Patrouchev, conseiller de Vladimir Poutine, a annoncé que la Russie enverrait des patrouilles navales armées pour escorter ses navires marchands, et envisageait de les équiper d’armements. « Est-ce qu’ils deviendraient alors automatiquement des cibles de guerre légitimes ? », s’interroge le chercheur norvégien.
Ian Ralby, expert en sécurité maritime, redoute une escalade. « Les deux camps dans le conflit ukrainien semblent désormais viser le trafic maritime », observe-t-il auprès de Deutsche Welle. Il repère un phénomène comparable dans le détroit d’Ormuz, où plusieurs pétroliers ont été bombardés depuis le début du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran.
La Méditerranée n’avait pas tremblé ainsi depuis le Prestige
Il faut remonter à 2002 et au naufrage du Prestige, qui avait déversé 63 000 tonnes de fioul au large de la Galice, pour trouver une menace comparable en Europe. Le gaz naturel liquéfié de l’Arctic Metagaz ne présente pas exactement le même profil de risque : une grande partie s’évaporerait en cas de fuite. Mais les 700 tonnes de fioul et de diesel piégées dans la coque suffiraient à contaminer des dizaines de kilomètres de côtes libyennes, maltaises ou italiennes.
L’opération de remorquage pilotée par Eni et la National Oil Corporation libyenne doit débuter dans les prochains jours. Si elle échoue, la Méditerranée se retrouverait face à la plus grave pollution maritime qu’elle ait connue depuis deux décennies.