Neuf policiers viennent d’être condamnés à la peine capitale en Inde. Leur crime : avoir battu à mort un père et son fils de 31 ans, arrêtés un soir de juin 2020 parce que leur boutique de téléphones portables était encore ouverte après 21 heures. Le couvre-feu sanitaire venait d’être instauré au Tamil Nadu, dans le sud du pays. Six ans de procédure, cinq juges successifs, et un verdict qui résonne bien au-delà de Madurai.

Un père venu chercher son fils, piégé lui aussi

Le 19 juin 2020, vers 19 h 30, Jayaraj, commerçant de 58 ans, ferme sa boutique près de la statue Kamaraj, à Sathankulam, petite ville du district de Thoothukudi. Des agents du commissariat local l’interpellent : il aurait maintenu son commerce ouvert quelques minutes après l’heure limite fixée par les restrictions Covid. Jayaraj est emmené au poste.

Son fils Bennix, 31 ans, se présente au commissariat pour comprendre. Il proteste contre le traitement infligé à son père. Les policiers le retiennent à son tour. Ce qui devait être un rappel à l’ordre va se transformer en une nuit de violence dont aucun des deux ne sortira vivant.

Tabassés toute la nuit, contraints de nettoyer leur propre sang

Selon les éléments recueillis par le Bureau central d’enquête (CBI), les neuf policiers ont frappé le père et le fils pendant des heures avec des lathis, ces longues matraques en bambou utilisées par les forces de l’ordre indiennes. Les proches, alertés le lendemain matin, décrivent des saignements rectaux et des traces de coups sur l’ensemble du corps. Les tables du commissariat portent encore des taches de sang.

Le rapport d’autopsie confirmera des blessures compatibles avec des frappes répétées. Les enquêteurs établiront que les victimes ont été forcées de nettoyer elles-mêmes le sang au sol entre deux séances de coups. Un employé municipal a reçu l’ordre de faire disparaître les traces. Les caméras de surveillance du poste, elles, effaçaient leurs enregistrements toutes les 24 heures.

Bennix meurt le 22 juin. Jayaraj le suit le lendemain. L’Inde est encore confinée, mais la nouvelle se propage sur les réseaux sociaux et déclenche une indignation nationale.

Six ans de procédure, cinq juges, un seul verdict

La Haute Cour de Madras se saisit spontanément du dossier dès l’été 2020. Face à l’ampleur de la colère populaire, le gouvernement du Tamil Nadu transfère l’enquête au CBI, la police fédérale indienne. Dix agents sont inculpés pour meurtre.

Le procès traîne. Cinq juges se succèdent avant que le magistrat G. Muthukumaran ne prononce, le 23 mars 2026, la culpabilité de l’ensemble des accusés. L’un d’entre eux, le sous-inspecteur Pauldurai, est décédé du Covid pendant la procédure, ce qui ramène le nombre de condamnés à neuf.

Le 6 avril 2026, le tribunal de Madurai rend sa sentence : peine de mort pour les neuf policiers, de l’inspecteur S. Sridhar aux cinq constables en passant par deux sous-inspecteurs et deux chefs de poste. Le juge Muthukumaran qualifie l’affaire de « cas le plus rare parmi les rares », la formule juridique indienne qui permet de prononcer la peine capitale. Il souligne que les accusés, « tenus de faire respecter la loi, ont eux-mêmes agi contre elle » en s’acharnant sur deux hommes sans antécédents judiciaires.

Le tribunal ordonne le versement de 1,40 crore de roupies (environ 155 000 euros) de dédommagement à la famille, payé solidairement par les condamnés. Le verdict devra être confirmé par la Haute Cour, comme l’exige la procédure indienne pour toute condamnation à mort.

Cinq morts par jour dans les commissariats indiens

L’affaire de Sathankulam a beau être exceptionnelle par son dénouement judiciaire, la violence policière en garde à vue reste un fléau systémique en Inde. La Commission nationale des droits de l’homme (NHRC) a enregistré 2 739 décès en détention pour la seule année 2024, dont 155 directement imputables à la police. Entre 2016 et 2022, le pays a comptabilisé 11 419 morts en garde à vue ou en prison, soit plus de cinq par jour en moyenne.

Le plus troublant tient dans les chiffres de l’impunité. Selon le National Crime Records Bureau, aucun policier n’a été condamné pour un décès en détention entre 2018 et 2021. Sur la même période, des sanctions disciplinaires n’ont été prises que dans 0,18 % des cas signalés. Le Global Torture Index 2025, publié par l’Organisation mondiale contre la torture, classe l’Inde parmi les pays à « risque élevé » de brutalité systémique en milieu carcéral.

Ce verdict tranche donc avec des décennies de quasi-impunité. Condamner neuf agents à la peine de mort pour des violences en garde à vue constitue un séisme dans un système judiciaire où la police opère souvent comme un pouvoir autonome, rapporte la BBC qui a largement couvert le dossier.

Un précédent fragile dans un pays qui hésite sur la peine de mort

L’Inde maintient la peine capitale mais l’applique rarement. La dernière exécution remonte à 2020 (les quatre violeurs condamnés dans l’affaire du bus de Delhi en 2012). Le président peut commuer toute sentence en détention à vie, et les recours s’étendent parfois sur une décennie.

Les avocats des neuf condamnés ont annoncé qu’ils feraient appel devant la Haute Cour de Madras. Le processus de confirmation de la sentence pourrait prendre plusieurs années. Pendant ce temps, les familles de Jayaraj et Bennix attendent depuis six ans un dénouement qui reste suspendu aux étages supérieurs de la justice indienne.

Le verdict tombe au moment où le gouvernement Modi fait face à une pression croissante sur la réforme de la police, un chantier promis depuis la commission Verma de 2013 et jamais achevé. Selon le rapport du Département d’État américain sur les droits humains en Inde, publié en 2025, les cas de torture, de détention arbitraire et de confessions forcées restent « fréquents », en particulier envers les communautés marginalisées.

La prochaine audience devant la Haute Cour de Madras n’a pas encore été fixée. Si la peine est confirmée, elle deviendrait la première exécution collective de policiers dans l’histoire judiciaire du pays.