Un patient sur six. C’est la proportion de malades de Parkinson sous agonistes dopaminergiques qui développent des comportements compulsifs, selon la plus grande étude clinique jamais menée sur le sujet. Jeu pathologique, hypersexualité, achats frénétiques : des vies entières basculées par un comprimé censé calmer les tremblements. Le plus troublant ? Pendant au moins cinq ans, la notice du médicament le plus prescrit a classé ces effets comme « peu fréquents », suggérant qu’ils touchaient moins d’un patient sur cent.
Une erreur dans la notice, des milliers de vies fracassées
L’enquête a démarré par un détail. En épluchant les notices du Pramipexole, l’un des traitements de référence contre la maladie de Parkinson, la BBC a repéré une anomalie : les troubles du contrôle des impulsions y figurent sous l’étiquette « peu fréquent ». En langage pharmaceutique, cela signifie moins d’un patient sur cent concerné. Or l’étude DOMINION, publiée en 2010, financée et en partie conçue par le fabricant lui-même (Boehringer Ingelheim), avait mesuré un taux de 17,1 % chez les patients sous agonistes dopaminergiques. Même en isolant ceux qui ne prenaient que ce type de médicament, le chiffre restait à 14 %.
Ni le laboratoire ni le régulateur britannique (la MHRA) n’ont été capables d’expliquer depuis combien de temps cette erreur perdurait. La BBC a retrouvé une notice datant de 2021 contenant déjà cette classification erronée, ce qui prouve que des patients ont été induits en erreur pendant au minimum cinq ans.
Plus de 350 victimes sortent du silence
Au fil d’une enquête de plus d’un an, plus de 350 personnes ont contacté la chaîne britannique pour décrire le même scénario. Des infirmières, des policiers, un directeur des risques dans une banque, des médecins : aucun profil type, sinon des gens sans antécédent d’addiction qui se sont retrouvés prisonniers de comportements qu’ils ne comprenaient pas.
Jane Ryde, dont le mari souffrait de Parkinson, raconte neuf années de cauchemar après la mise sous Pramipexole. Son conjoint, devenu dépendant à la pornographie, exigeait des rapports sexuels au moins trois fois par jour. Quand elle a consulté la notice, le mot « peu fréquent » l’a rassurée à tort. Elle a tenté de consigner les comportements de son époux dans un journal pour alerter le neurologue, sans obtenir d’aide concrète. Son mari est décédé en 2021, rapporte la BBC, et elle affirme que l’homme qu’elle avait connu avant le traitement aurait été « horrifié » par sa propre conduite.
De l’autre côté de la Manche, le cas d’Emma illustre l’ampleur du problème. Traitée par Ropinirole (fabriqué par GSK) pour un syndrome des jambes sans repos, elle a perdu plus de 30 000 livres sterling au jeu en un an. Son médecin généraliste, malgré la mention du médicament sur sa fiche patient, n’a jamais fait le lien entre le traitement et l’addiction. C’est son mari qui a découvert la connexion en tombant sur un article de presse.
La dopamine, moteur du mouvement et piège de la récompense
Pour comprendre le mécanisme, il faut revenir à la chimie du cerveau. La maladie de Parkinson détruit progressivement les neurones qui produisent la dopamine, un neurotransmetteur essentiel au contrôle des mouvements. Les agonistes dopaminergiques (Pramipexole, Ropinirole, Rotigotine) compensent ce déficit en imitant l’action de la dopamine sur ses récepteurs.
Le problème, c’est que la dopamine ne gère pas que la motricité. Elle pilote aussi le circuit de la récompense, celui qui procure du plaisir et motive les comportements. Quand un médicament stimule massivement ce circuit, le cerveau peut basculer dans un mode de recherche compulsive de gratification, selon la professeure Valerie Voon, neuropsychiatre à l’Université de Cambridge et co-auteure de l’étude DOMINION.
Cette particularité rend les agonistes dopaminergiques radicalement différents des autres traitements chroniques. Un antihypertenseur ne pousse personne à jouer au casino. Ici, le médicament peut littéralement recâbler les priorités du patient sans qu’il en ait conscience.
En France, un patient porte plainte et la pharmacovigilance vacille
Le scandale ne se limite pas au Royaume-Uni. En France, Stéphane Grange, diagnostiqué à 48 ans, raconte à Que Choisir comment le Requip (nom commercial du Ropinirole) a bouleversé sa vie. Paris sportifs compulsifs, troubles du comportement sexuel, achats démesurés : tout s’est installé en quelques mois, de façon insidieuse. Dès l’arrêt du médicament, les symptômes comportementaux ont cessé. Le lien de cause à effet semblait limpide.
Grange a déposé plainte contre GSK pour défaut d’information, avec une audience fixée au tribunal judiciaire de Nanterre. Sur la notice française du Requip, les troubles du contrôle des impulsions apparaissaient avec les mentions « quelques cas » et « fréquence indéterminée », selon son témoignage. L’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) avait pourtant recensé une centaine de cas en France dès décembre 2008, selon un document d’archive.
France Parkinson confirme que ces effets indésirables sont connus depuis le début des années 2000, mais qu’il a fallu des années pour que la communauté médicale en mesure la fréquence réelle. L’association souligne que les agonistes provoquent davantage de troubles du contrôle des impulsions que la Lévodopa, l’autre grand traitement dopaminergique.
Le régulateur britannique lance une révision, la France regarde
Face aux révélations de la BBC, la MHRA a reconnu « une erreur » et annoncé qu’elle modifierait la classification de « peu fréquent » à « fréquent » pour le Pramipexole. Plus large encore, le régulateur a ouvert une révision des notices des huit médicaments de la famille des agonistes dopaminergiques. Ces traitements ont fait l’objet de plus de 1,5 million de prescriptions rien qu’en Angleterre l’année passée, selon la BBC. Ils servent contre Parkinson, le syndrome des jambes sans repos, les tumeurs hypophysaires et certains troubles psychiatriques.
La présidente de la Commission santé de la Chambre des communes, Layla Moran, a réclamé des excuses de la part du régulateur. GSK, de son côté, indique que ses notices ont été approuvées par les autorités compétentes et que les effets secondaires y sont clairement mentionnés. Le laboratoire britannique a toutefois admis avoir eu connaissance d’un cas de pédophilie lié à son médicament dès l’an 2000, sept ans avant que tout avertissement sur les pulsions sexuelles n’apparaisse dans les notices, selon l’enquête de la BBC.
Pour l’heure, aucune procédure de révision similaire n’a été annoncée en France par l’ANSM. Aux États-Unis, la FDA avait contraint les laboratoires à modifier leurs notices dès 2019, et des recours collectifs ont été engagés en Australie et au Canada. Le procès Grange à Nanterre pourrait créer un précédent français. Prochaine étape pour les autorités sanitaires européennes : décider si le taux de 17 % justifie de reclasser ces effets de « fréquent » à « très fréquent », la catégorie la plus élevée de l’échelle de pharmacovigilance.