152,5 milliards d’euros de trou dans les comptes publics. C’est le chiffre brut, publié vendredi 27 mars par l’INSEE : le déficit de la France en 2025 s’établit à 5,1 % du PIB. Mieux que les 5,4 % prévus par Bercy, mieux que les 5,8 % de 2024. Le Premier ministre Sébastien Lecornu parle de « bonne surprise ». Sauf que derrière le soulagement se cache une réalité moins réjouissante : la dette publique vient de franchir les 3 460 milliards d’euros, et les intérêts que la France paie à ses créanciers engloutissent désormais 65 milliards par an.
Moins de déficit, plus de dette : le paradoxe français
Le déficit recule, c’est un fait. De 5,8 % en 2024 à 5,1 % en 2025, la trajectoire pointe dans la bonne direction. Mais le stock de dette, lui, continue de gonfler. Fin 2025, il atteint 115,6 % du PIB, contre 112,6 % un an plus tôt. En volume, cela représente 154 milliards d’euros supplémentaires en douze mois. La dette nette, elle, grimpe à 108,4 % du PIB.
La mécanique est simple : tant que le déficit reste positif, l’État emprunte chaque année plus qu’il ne rembourse. Le stock grossit, même si le flux ralentit. Pour un ménage, ce serait comme se féliciter de dépenser « seulement » 5 100 euros de plus que ses revenus, alors que le découvert total atteint 115 000 euros. Un répit, pas un redressement.
La hausse d’impôts a fait le gros du travail
Comment le déficit a-t-il reculé de 0,7 point en un an ? L’INSEE livre des chiffres clairs. Les recettes publiques ont progressé de 3,9 % en 2025, contre 3,2 % en 2024, portées par une batterie de mesures fiscales adoptées dans le budget 2025 : contribution exceptionnelle des grandes entreprises, taxe sur les rachats d’actions, contribution différentielle sur les hauts revenus. Le taux de prélèvements obligatoires a grimpé à 43,6 % du PIB, contre 42,8 % l’année précédente. Les seuls impôts sur le revenu et le patrimoine ont rapporté 24,2 milliards de plus (+6,6 %).
Côté dépenses, le ralentissement existe mais reste modeste. Elles ont progressé de 2,5 % après +4,0 % en 2024, soit 41,4 milliards supplémentaires. Les rémunérations des fonctionnaires ont augmenté de 1,9 %, les prestations sociales de 3,2 % (23,6 milliards de plus), les retraites de 3,3 %. La croissance des dépenses dépasse toujours celle du PIB en valeur (+2,0 %). Le ministre David Amiel a reconnu sur TF1 que « 5,1 % de déficit, ça reste beaucoup trop élevé ».
65 milliards d’intérêts : la facture qui ne cesse de s’alourdir
C’est le chiffre le plus inquiétant du rapport de l’INSEE. La charge d’intérêts sur la dette a bondi de 11,2 % en un an, passant de 58,1 à 64,7 milliards d’euros. C’est 2,2 % du PIB, englouti dans le seul remboursement des créanciers. Pour donner un ordre de grandeur, ce montant dépasse le budget annuel de la Défense (environ 50 milliards en 2025) et représente presque le double du budget de la Justice.
L’État est pris dans un étau : plus il emprunte, plus les intérêts grimpent. Et plus les intérêts grimpent, plus il doit emprunter pour les payer. En 2022, la charge d’intérêts s’élevait à 46,3 milliards. Trois ans plus tard, elle a augmenté de près de 40 %. La hausse des taux survenue depuis 2022, amplifiée par les turbulences géopolitiques liées à la guerre au Moyen-Orient, a renchéri le coût de chaque nouvel emprunt.
La France, mauvaise élève de la zone euro
Le déficit de 5,1 % reste très supérieur à la limite de 3 % fixée par le traité de Maastricht, seuil que la France dépasse sans interruption depuis 2019. Selon Eurostat, la dette publique moyenne de la zone euro s’élevait à 88 % du PIB au premier trimestre 2025. Celle de la France dépasse ce niveau de près de 28 points. Seules l’Italie (environ 135 %) et la Grèce (environ 152 %) font pire en proportion.
En volume, la France détient la dette la plus lourde du continent : 3 460 milliards d’euros, devant l’Italie et l’Allemagne. À titre de comparaison, Berlin affichait un ratio de dette autour de 62 % du PIB fin 2024, soit moitié moins que Paris. Pierre Moscovici, premier président de la Cour des comptes, avait prévenu fin février sur LCI que l’objectif d’un déficit à 5 % en 2026 n’était « pas suffisant » et rappelé l’engagement de repasser sous les 3 % d’ici 2029.
2026 : le conflit au Moyen-Orient brouille les cartes
Le gouvernement vise un déficit autour de 5 % du PIB en 2026, puis un retour progressif sous les 3 % en 2029. Avant le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient fin février, cet objectif semblait atteignable, porté par l’élan des nouvelles recettes fiscales et un début de modération des dépenses.
Le conflit a changé la donne. Les prix du pétrole ont bondi, le détroit d’Ormuz reste sous tension, et les marchés financiers ont fait grimper les taux d’intérêt sur la dette française. Le gouvernement vient d’annoncer 70 millions d’euros d’aides ciblées pour les transporteurs, pêcheurs et agriculteurs face à la flambée des carburants, autant de dépenses imprévues. Si la croissance faiblit (le PIB n’a progressé que de 0,9 % en volume en 2025), les recettes fiscales suivront, rendant la trajectoire de désendettement encore plus difficile à tenir.
L’INSEE prévient que ces chiffres restent une première estimation, révisable en mai 2026. Mais le diagnostic ne changera probablement pas sur le fond : la France a évité le dérapage en 2025 grâce à des impôts plus lourds, sans avoir encore trouvé le moyen de stabiliser sa dette. Le prochain rendez-vous décisif, c’est le débat budgétaire de l’automne 2026, où le gouvernement devra trancher entre nouvelles coupes, nouvelles taxes, ou accepter un dérapage que ni Bruxelles ni les marchés ne lui pardonneront.