4 % d’inflation dans le G20, contre 2,8 % prévus trois mois plus tôt. En un seul rapport, l’Organisation de coopération et de développement économiques a mis des chiffres sur ce que tout le monde pressentait : la guerre en Iran ne se contente pas de redessiner la carte du Moyen-Orient, elle s’attaque directement au portefeuille des ménages européens. Publié ce jeudi 26 mars, son rapport intérimaire revoit en forte hausse les prévisions d’inflation et taille dans les perspectives de croissance, dessinant un tableau nettement plus sombre que tout ce qui avait été anticipé avant les premières frappes du 28 février.
La croissance amputée, l’inflation envolée
Les chiffres ont de quoi donner le vertige. La croissance mondiale reste projetée à 2,9 % pour 2026, un niveau stable en apparence. Mais derrière cette façade, les dégâts sont considérables. Le Royaume-Uni encaisse le plus gros choc parmi les économies du G20 : sa prévision de croissance tombe de 1,2 % à 0,7 %, soit une division quasi par deux, rapporte la BBC. La zone euro perd 0,4 point de pourcentage. L’Italie fait encore pire en termes de croissance absolue.
Côté inflation, c’est un retour en arrière brutal. Le G20 devait connaître une hausse des prix de 2,8 % cette année. L’OCDE la voit désormais à 4 %. Au Royaume-Uni, le chiffre bondit de 2,5 % à 4 %. Forbes titre même sur un possible pic à 4,2 % à l’échelle mondiale si le conflit dure. Parmi les pays du G7, seuls les États-Unis affichent des prévisions d’inflation supérieures à celles de Londres.
Paradoxe notable, et qui agace : Washington est le seul grand pays dont la prévision de croissance a été relevée, de 0,3 point. Les États-Unis récoltent les dividendes d’un conflit dont l’Europe paie les pots cassés.
L’Europe prise en étau
« Cette guerre est une catastrophe pour les économies mondiales. L’impact est déjà absolument évident », a déclaré le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius, jeudi à Canberra, lors d’une conférence avec son homologue australien, rapporte Al Jazeera. Et d’ajouter, dans une rare sortie publique contre Washington : « Personne ne nous a consultés avant. Ce n’est pas notre guerre et nous ne voulons pas y être aspirés. Il n’y a pas de stratégie, pas d’objectif clair, et le pire, de mon point de vue, c’est qu’il n’y a pas de plan de sortie. »
L’Espagne n’est pas en reste. Le premier ministre Pedro Sánchez a qualifié la situation de « bien pire » que l’invasion de l’Irak en 2003, estimant que « l’impact potentiel est bien plus large et bien plus profond ». La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a pour sa part appelé à des négociations avec l’Iran et à une fin rapide des hostilités.
Le marché du gaz européen a bondi de plus de 30 % depuis le début du conflit, dopé par l’attaque israélienne sur le champ gazier iranien de South Pars et par l’assaut iranien sur les installations qataries de Ras Laffan. Le prix du gaz est devenu un sujet tellement brûlant que Dan Jørgensen, commissaire européen à l’énergie, a évoqué la possibilité d’un plafonnement des prix, selon Le Monde.
La BCE au pied du mur
Si les prix de l’énergie pèsent directement sur les ménages, le choc financier qui se prépare pourrait être tout aussi douloureux. Le Monde rapporte que les marchés anticipent désormais trois hausses de taux de la Banque centrale européenne d’ici fin 2026, ce qui porterait le taux directeur de 2 % à 2,75 %. Christine Lagarde, présidente de la BCE, a confirmé mercredi 25 mars que la possibilité d’un relèvement était bien sur la table.
Conséquence immédiate : les taux d’emprunt des États grimpent. Le rendement des obligations françaises à dix ans, celui qui sert de référence pour les prêts immobiliers et le coût de la dette publique, a frôlé 3,9 % lundi 23 mars, son plus haut niveau depuis 2008, note Le Monde. Il oscillait autour de 3,2 % avant le conflit. Si ces niveaux se maintiennent, le surcoût pour les finances publiques françaises représenterait au moins 0,1 point de PIB de déficit supplémentaire.
Pour les particuliers, cette remontée se traduit par des crédits immobiliers plus chers, des prêts à la consommation renchéris et un frein net sur l’investissement des entreprises. La BCE se retrouve piégée entre deux impératifs contradictoires : contenir la hausse des prix, ce qui est sa mission première, tout en évitant d’étouffer une croissance déjà fragilisée par le choc énergétique.
Engrais, gaz, alimentation : la facture en cascade
L’OCDE prévient que le pire pourrait être devant. Si le conflit se prolonge, il pourrait déclencher des « pénuries énergétiques significatives » à l’échelle mondiale. Mais le risque ne se limite pas à l’énergie. L’organisation alerte sur la flambée des prix des engrais, un effet secondaire rarement évoqué mais aux conséquences potentiellement dévastatrices. Si les cours restent élevés, les rendements agricoles seront affectés et les prix alimentaires pourraient s’envoler dès 2027.
Au Royaume-Uni, le distributeur textile Next a illustré concrètement ce mécanisme, rapporte la BBC. L’entreprise estime ses surcoûts (carburant, fret aérien) à 15 millions de livres si la guerre dure trois mois. Au-delà de cette échéance, elle prévient qu’elle commencera à répercuter ces coûts sur ses prix de vente. Ce qui vaut pour Next vaut pour des milliers d’entreprises européennes, de la grande distribution à l’industrie automobile.
Les prévisions de l’OCDE reposent sur un scénario dit « central » : elles supposent que la perturbation actuelle des marchés de l’énergie s’atténuera à partir de l’été, avec un reflux progressif des prix du pétrole, du gaz et des engrais. Si cette hypothèse ne se vérifie pas, si le détroit d’Ormuz reste effectivement verrouillé et les installations énergétiques du Golfe endommagées, les chiffres publiés ce jeudi pourraient n’être qu’un avant-goût.
La prochaine échéance concrète : la décision de la BCE sur les taux, attendue lors de sa réunion d’avril. Un premier relèvement signalerait que Francfort a choisi de combattre l’inflation au prix de la croissance, un arbitrage dont les ménages européens seront les premiers à ressentir les effets sur leurs remboursements de prêts et leurs factures.