Vingt millions de barils par jour. C’est le volume de pétrole brut qui ne circule plus à travers le détroit d’Ormuz depuis le début du conflit au Moyen-Orient. En trois semaines, les cours ont bondi de 20 dollars pour atteindre 92 dollars le baril, et les répercussions commencent à se faire sentir jusque dans les stations-service européennes. Face à ce blocage, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) vient de publier un plan d’urgence en dix points qui vise directement le mode de vie des 1,2 milliard d’habitants des pays membres. Son directeur exécutif, Fatih Birol, ne mâche pas ses mots : le monde traverse, selon lui, « la plus grande menace pour la sécurité énergétique mondiale de l’histoire ».
Plus grave que 1973, plus brutal que 2022
La comparaison a de quoi surprendre. En 1973, l’embargo arabe avait privé le marché d’environ 4,4 millions de barils quotidiens pendant six mois. En 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait fait flamber le gaz naturel en Europe et poussé le baril au-delà de 120 dollars. Mais selon Fatih Birol, interrogé par la BBC, la crise actuelle dépasse ces deux précédents en ampleur. Le rapport mensuel de l’AIE publié le 12 mars chiffre les pertes : 8 millions de barils par jour de production brute sont actuellement coupés, auxquels s’ajoutent 2 millions de barils de condensats. Plus de 4 millions de barils de capacité de raffinage sont menacés. L’Irak, le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite réduisent ou stoppent leur production faute de pouvoir exporter.
Les pays membres de l’AIE ont déjà réagi en libérant 400 millions de barils de leurs réserves stratégiques le 11 mars, un volume sans précédent. Mais Fatih Birol prévient : cette mesure reste « un palliatif temporaire ». Si le conflit s’éternise, les stocks ne suffiront pas. Les réserves mondiales, estimées à 8,2 milliards de barils (un record depuis février 2021), offrent un coussin, pas une solution.
Dix mesures qui touchent le bureau, la route et la cuisine
Le plan de l’AIE ne se contente pas de recommandations vagues. Il cible des gestes précis, applicables immédiatement par les gouvernements, les entreprises et les particuliers. Premier levier : le télétravail. L’agence demande aux États de promouvoir massivement le travail à distance pour réduire les déplacements domicile-bureau, premiers consommateurs de carburant dans les pays développés. Deuxième axe : abaisser les limitations de vitesse sur les autoroutes. Rouler à 110 km/h plutôt qu’à 130 réduit la consommation de carburant de 15 à 20 % selon les estimations de l’agence.
Viennent ensuite les transports collectifs : l’AIE préconise des tarifs réduits, voire la gratuité temporaire des transports en commun. Elle suggère aussi de limiter l’accès des voitures aux centres-villes en alternant les jours selon les plaques d’immatriculation (pair/impair), une mesure que Paris avait brièvement appliquée lors des pics de pollution. Le covoiturage, la réduction drastique des voyages en avion (en particulier les vols d’affaires) et le passage à la cuisson électrique complètent le dispositif.
Ce que l’Asie applique déjà
Pendant que l’Europe débat, plusieurs pays asiatiques ont pris les devants. Le Bangladesh interdit désormais de régler la climatisation en dessous de 25 degrés dans les bâtiments publics. La Thaïlande a fixé le seuil à 26 degrés. Le Pakistan et les Philippines ont instauré la semaine de quatre jours pour leurs fonctionnaires, supprimant d’un coup 20 % des trajets domicile-travail du secteur public. Certains pays réduisent aussi les horaires scolaires et universitaires pour limiter les déplacements.
Ces mesures rappellent les réflexes adoptés en Europe après le choc pétrolier de 1973 : interdiction de circuler le dimanche en Allemagne et aux Pays-Bas, rationnement de l’essence en Italie, extinction de l’éclairage public la nuit en France. Cinquante-trois ans plus tard, les mêmes réflexes refont surface, portés cette fois par une crise d’une tout autre échelle.
La France prise en étau entre factures et dépendance
Pour les Français, l’impact est déjà concret. Les tarifs réglementés du gaz vont augmenter de 15 % dès mai, selon les dernières estimations. La Banque centrale européenne a prévenu le 19 mars que le « choc » du conflit au Moyen-Orient entraînerait un bond de l’inflation et un creux de la croissance dans la zone euro. Côté approvisionnement, Catherine MacGregor, directrice générale d’Engie, a assuré au Monde que la France pourrait remplir ses stocks de gaz « jusqu’à 70 % avant l’hiver » même avec six mois de fermeture du détroit d’Ormuz, grâce à la diversification des fournisseurs amorcée après 2022.
Le diesel et le kérosène sont les points les plus vulnérables, alerte l’AIE. Le Golfe exportait 3,3 millions de barils de produits raffinés par jour en 2025, et la flexibilité des raffineries ailleurs dans le monde reste limitée. Résultat : les prix à la pompe grimpent, les compagnies aériennes répercutent les surcoûts sur les billets, et l’industrie pétrochimique tourne au ralenti faute de matières premières.
Sortie de crise : des mois, pas des semaines
Fatih Birol identifie une seule solution structurelle : « la réouverture du détroit d’Ormuz ». Mais même si le passage redevenait sûr demain, les dégâts sur les infrastructures pétrolières de la région, les champs de production, les raffineries et les pipelines nécessiteront « des mois et des mois » de réparation, prévient le directeur de l’AIE. À plus long terme, il anticipe une accélération des investissements dans les énergies renouvelables, les batteries de stockage et le nucléaire, sur le modèle de ce qui s’était produit après le choc de 1973.
Le parallèle historique donne une idée de ce qui attend les consommateurs. Après l’embargo de 1973, les économies occidentales avaient mis trois ans à retrouver leur niveau de croissance d’avant-crise. La facture de celle-ci sera connue lors du prochain rapport de l’AIE, prévu début avril. D’ici là, la prévision de croissance de la demande mondiale de pétrole pour 2026 a déjà été amputée de 210 000 barils par jour.