+91 % de recherches de voitures électriques en un mois. C’est le chiffre que vient de publier La Centrale, l’un des principaux sites de vente automobile en France, depuis le 28 février. Pas une campagne de pub, pas un salon de l’auto : juste le détroit d’Ormuz bloqué, le baril de pétrole qui s’envole et le litre de sans-plomb qui tutoie les 2 euros. En quatre semaines de conflit au Moyen-Orient, les Français n’ont pas attendu que le gouvernement leur dise quoi faire. Ils ont commencé à changer de moteur.
La voiture électrique d’occasion, premier réflexe
Les chiffres sont nets. Chez Aramis Auto, spécialiste du véhicule d’occasion en ligne, la part des voitures 100 % électriques dans les ventes a doublé entre mi-février et début mars : de 6,5 % à 12,7 %, selon l’AFP. Les recherches avec le filtre « électrique » ont suivi la même trajectoire, passant de 2 % à 4 % du total. La Centrale confirme la tendance avec cette hausse de 91 % des requêtes « véhicule électrique », et son directeur général adjoint Guillaume Henri-Blanchet raconte avoir constaté le basculement « tout de suite après le début de la guerre ».
Chez Beev, entreprise spécialisée dans le leasing électrique, les demandes ont grimpé de 20 % en un mois. « La majorité de nos clients sont des entreprises qui ont des flottes de véhicules et pour qui la hausse des prix des carburants a un impact encore plus important que le particulier », explique Solal Botbol, cofondateur de la société, à Franceinfo. Les entreprises calculent vite : à 2 euros le litre de gazole, un commercial qui parcourt 40 000 kilomètres par an dépense plus de 5 000 euros de carburant. En électrique, le même trajet coûte moins de 1 500 euros.
Le marché du neuf reste plus difficile à mesurer. Un porte-parole de Renault évoque « une hausse de l’affluence lors des portes ouvertes de mars » et « un beau niveau de commande », sans pouvoir encore chiffrer l’impact dans les immatriculations. Le décalage entre la commande et la livraison brouille les statistiques. Le constructeur français, qui a annoncé le 10 mars vouloir ne vendre que des modèles électrifiés en Europe d’ici 2030, observe la situation avec attention.
Le boîtier à 800 euros qui divise le plein par deux
Tout le monde n’a pas les moyens de passer à l’électrique. C’est là que le bioéthanol E85 entre en jeu. Ce carburant, composé d’un mélange d’essence et d’éthanol issu de betteraves et de maïs cultivés en France, coûte entre 0,70 et 0,85 euro le litre, soit moins de la moitié du sans-plomb classique. Pour l’utiliser, il faut installer un boîtier de conversion homologué sur son véhicule essence, une opération facturée autour de 800 euros.
EFlexFuel, l’un des principaux fabricants de boîtiers E85, rapporte une hausse de 50 % des ventes en France entre le 1er et le 23 mars 2026, par rapport à la même période l’an dernier. « La voiture électrique n’est pas accessible pour tous, l’E85 est vu comme une alternative moins coûteuse », analyse Wim Calleeuw, directeur réseau France de l’entreprise, qui estime l’économie à « 50 % sur un plein » une fois le boîtier amorti.
Le syndicat Bioéthanol France mesure le phénomène autrement : les visites quotidiennes sur la page Facebook de la communauté Superéthanol E85 sont passées de 800 à 20 000 entre la première et la deuxième semaine de mars, selon son porte-parole Nicolas Kurtsoglou. Un facteur de 25 en sept jours. Le carburant bénéficie d’un avantage structurel : sa matière première pousse dans les champs français, ce qui le protège des variations brutales liées aux tensions au Moyen-Orient. Le gouvernement avait envisagé de supprimer son avantage fiscal dans le budget 2026, avant de reculer dans la version finale du texte.
Les pompes à chaleur, grandes absentes du sursaut
Le pétrole n’est pas le seul combustible à flamber. Les cours du gaz naturel s’envolent eux aussi, le détroit d’Ormuz laissant transiter jusqu’à 25 % du gaz naturel liquéfié mondial, selon les données du ministère de la Transition écologique. Les contrats indexés sur les marchés vont répercuter cette hausse sur les factures des ménages « dès le printemps », prévient Nicolas Goldberg, responsable énergie du think tank Terra Nova.
Logiquement, les pompes à chaleur, qui fonctionnent à l’électricité et permettent de se passer du gaz pour le chauffage, devraient profiter de la situation. Ce n’est pas (encore) le cas. « On ne constate pas, pour le moment, de frémissement sur la demande de devis », reconnaît le porte-parole de Daikin France, l’un des leaders du marché. Même constat chez Atlantic, dont le directeur de groupe Damien Carroz explique qu’il est « encore trop tôt pour établir un lien direct entre le contexte géopolitique actuel et une éventuelle augmentation des commandes ».
La raison tient en un mot : l’inertie. Acheter une voiture d’occasion électrique prend quelques jours. Installer un boîtier E85, quelques heures. Remplacer une chaudière à gaz par une pompe à chaleur exige des semaines de démarches, de devis et de travaux, sans compter les délais d’installation. « Ce type d’achat s’inscrit dans des cycles plus longs avec des délais de mise en œuvre incompressibles », résume Carroz. Si le conflit dure, les chiffres bougeront, mais avec plusieurs mois de décalage.
Pourquoi 2026 n’est pas 2022
En 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait provoqué une explosion simultanée des prix du pétrole, du gaz et de l’électricité. Le mégawattheure avait atteint des sommets historiques, plombé par la dépendance européenne au gaz russe et par les arrêts de centrales nucléaires françaises pour maintenance. Les ménages avaient subi un choc sur tous les fronts à la fois.
Cette fois, l’électricité échappe en grande partie à la tempête. Les tarifs du mégawattheure n’ont remonté que très légèrement depuis le début du conflit. Deux facteurs l’expliquent : la France a réduit sa dépendance aux centrales à gaz dans la production électrique, et le parc nucléaire tourne à plein régime, contrairement à 2022 où la moitié des réacteurs étaient à l’arrêt. Le Brent, qui tournait autour de 69 dollars en moyenne en 2025 selon les données Reuters compilées par la Direction générale de l’énergie et du climat, a bondi depuis le blocage d’Ormuz, mais l’onde de choc ne se propage pas de la même manière.
C’est ce découplage entre pétrole et électricité qui rend la transition plus attractive qu’il y a quatre ans. En 2022, passer à l’électrique ne protégeait de rien, puisque les prix de l’électricité flambaient aussi. En 2026, l’électricité reste stable, et chaque litre de gazole brûlé rappelle que l’alternative existe. Le ministre de l’Économie Roland Lescure a évoqué « un nouveau choc pétrolier » le 24 mars, avant de nuancer ses propos le lendemain. Choc ou pas, les consommateurs ont déjà tranché.
Les premières données d’immatriculations de mars seront publiées début avril par la Plateforme automobile (PFA). Elles diront si l’engouement en ligne se traduit dans les concessions. Côté gaz, les révisions tarifaires du printemps, attendues à partir de mai, donneront la mesure de l’impact sur les factures des 10,5 millions de foyers encore chauffés au gaz en France.