Céder 6 000 kilomètres carrés de territoire ou renoncer à toute protection américaine. C’est, en substance, le marché que Washington propose à Kiev, selon les propres mots de Volodymyr Zelenskyy dans une interview accordée à Reuters mercredi 25 mars.

Le président ukrainien a levé le voile sur une réalité que la diplomatie occidentale tentait de maintenir dans l’ombre : les États-Unis conditionnent désormais leurs garanties de sécurité au retrait complet de l’Ukraine du Donbas, cette vaste région industrielle de l’est du pays que Moscou revendique depuis 2014.

Le Donbas, monnaie d’échange d’un accord bancal

« Les Américains sont prêts à finaliser ces garanties à un haut niveau dès que l’Ukraine sera prête à se retirer du Donbas », a déclaré Zelenskyy à Reuters. La phrase, prononcée sans détour, a fait l’effet d’un pavé dans la mare diplomatique. Car le Donbas n’est pas un confetti territorial. Les régions de Louhansk et de Donetsk représentent le cœur industriel ukrainien, ses mines de charbon, ses aciéries, ses villes qui résistent depuis cinq ans aux assauts russes.

Environ 6 000 kilomètres carrés du Donbas restent sous contrôle ukrainien, selon l’Institute for the Study of War (ISW) de Washington. Des villes fortifiées comme Sloviansk, Kramatorsk, Kostyantynivka et Pokrovsk forment une ceinture défensive que l’armée ukrainienne tient au prix de pertes considérables. Demander à Kiev de les abandonner revient à exiger qu’elle renonce au terrain pour lequel des dizaines de milliers de ses soldats sont morts.

« J’aimerais beaucoup que le côté américain comprenne que la partie orientale de notre pays fait partie de nos garanties de sécurité », a ajouté Zelenskyy, pointant un paradoxe cruel : le territoire qu’on lui demande de céder est précisément celui qui protège le reste du pays.

Moscou applaudit, Bruxelles s’alarme

La réaction russe ne s’est pas fait attendre. Kirill Dmitriev, envoyé spécial de Vladimir Poutine, a confié à Reuters que cette évolution « ne peut que nous réjouir ». Le Kremlin, qui exige depuis le début le contrôle total du Donbas, plus les régions de Kherson et Zaporijjia (un ensemble qu’il baptise « Novorossiya »), voit sa position de négociation renforcée sans avoir eu à concéder quoi que ce soit.

Au même moment, une délégation de parlementaires russes de la Douma atterrissait à Washington pour des rencontres avec leurs homologues américains. « Nous espérons que ces premiers pas prudents contribueront à la reprise de nos relations bilatérales », a déclaré le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, précisant que Poutine avait fixé « les objectifs prioritaires » de cette visite et serait « informé en détail ».

Du côté européen, le ton est tout autre. Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, a réagi jeudi en marge de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G7, organisée en France. « C’est clairement une mauvaise approche. C’est le manuel de négociation russe : exiger quelque chose qui ne leur a jamais appartenu. C’est un piège dans lequel nous ne devons pas tomber », a-t-elle lancé, rapporte DW.

La guerre en Iran aspire les Patriot ukrainiens

Le timing de cette pression américaine n’est pas anodin. Depuis le déclenchement du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, les priorités militaires de Washington ont basculé vers le Golfe. Et les chiffres donnés par Zelenskyy lui-même illustrent l’ampleur du problème : les États-Unis produisent entre 60 et 65 missiles Patriot par mois, soit environ 800 par an. Or, 803 missiles ont été tirés lors du seul premier jour de la guerre contre l’Iran.

En une journée, toute la production annuelle a été consommée. Le Washington Post a révélé jeudi que le Pentagone envisage désormais de rediriger vers le Golfe des munitions initialement destinées à l’Ukraine, y compris des intercepteurs Patriot, les seules armes capables d’abattre les missiles balistiques russes qui frappent les villes ukrainiennes.

« Les livraisons ne nous ont pas été coupées », a tempéré Zelenskyy. « Mais l’approvisionnement en missiles Patriot n’est pas aussi important que ce dont nous avons besoin. » Le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte a de son côté assuré que les fournitures américaines se poursuivaient, sans préciser leur volume.

Le chantage croisé de Moscou

L’affaire se complique encore par un jeu de pressions multiples. Zelenskyy a révélé que la Russie tente de monnayer son implication dans le conflit iranien. Selon les services de renseignement ukrainiens, Moscou proposerait aux Américains de cesser de transmettre du renseignement militaire à l’Iran, à condition que Washington coupe ses propres flux d’informations vers Kiev.

« N’est-ce pas du chantage ? Absolument », a tranché le président ukrainien. Il affirme par ailleurs que certains drones iraniens utilisés contre des bases américaines au Moyen-Orient contiennent des composants russes, une accusation que Moscou nie catégoriquement. « Il y a tellement de mensonges diffusés par les médias. N’y prêtez pas attention », a balayé Peskov.

Pendant ce temps, la Russie ne relâche pas la pression sur le terrain. Lundi, 948 drones ont été lancés en 24 heures contre l’Ukraine, l’un des plus gros bombardements depuis le début de l’invasion. Jeudi matin, quatre installations énergétiques de la région d’Odessa ont été touchées, privant des milliers d’habitants d’électricité.

Trois rounds pour rien, une impasse totale

Les négociations entre les trois parties (États-Unis, Russie, Ukraine) sont dans une impasse depuis les trois rounds organisés à Abou Dabi et Genève plus tôt cette année. Le dernier échange, en Floride le week-end dernier, n’a produit aucune avancée sur les garanties de sécurité réclamées par Kiev.

L’ISW estime que si l’Ukraine refusait de céder le Donbas et que la Russie tentait de le prendre par la force, l’opération « prendrait probablement plusieurs années » au rythme actuel de l’avancée russe. Une perspective qui explique en partie la stratégie de Moscou : obtenir par la diplomatie ce que le terrain ne lui donne pas assez vite.

Ironie de la situation, l’Ukraine tire un avantage inattendu de la guerre en Iran. Forte de cinq ans d’expérience face aux drones Shahed iraniens (que la Russie déploie massivement sur son sol), elle propose désormais son expertise en défense anti-drone aux États du Golfe. Le savoir-faire né de la souffrance devient une monnaie d’échange.

L’Europe face à un allié encombrant

Pour les Européens, le message de Zelenskyy est un signal d’alarme. Si Washington pousse Kiev à céder du territoire en échange de promesses de protection, le précédent serait dévastateur pour toute l’architecture de sécurité européenne. La prochaine réunion des ministres de la Défense de l’OTAN, prévue en avril, devrait placer la question des garanties pour l’Ukraine au centre des discussions. Mais sans les États-Unis dans l’équation, le poids militaire de l’Europe seule reste, pour l’instant, insuffisant pour dissuader Moscou.