Un détroit de 30 km, cinq drapeaux rivaux

Moins d’un million d’habitants, pas de pétrole, pas de minerai, un taux de chômage qui frôle les 40 %. Sur le papier, Djibouti n’a rien pour attirer les convoitises. Pourtant, cinq des armées les plus puissantes de la planète y ont installé leurs quartiers, parfois à quelques kilomètres l’une de l’autre. La raison tient en un nom : le détroit de Bab el-Mandeb, porte d’entrée de la mer Rouge, large de 30 kilomètres à peine, par lequel transite chaque jour environ 12 % du commerce maritime mondial.

L’article publié ce 8 avril par Al Jazeera remet en lumière cette anomalie géopolitique au moment où le cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran repose en grande partie sur la réouverture du détroit d’Ormuz. Car si Ormuz fait la une, Bab el-Mandeb reste l’autre verrou de la route du pétrole, celui que personne ne peut se permettre de perdre.

65 millions pour Washington, 20 pour Pékin

Les États-Unis exploitent Camp Lemonnier, une ancienne base de la Légion étrangère française reconvertie après le 11-Septembre. Plus de 4 000 militaires y sont stationnés en permanence, et Washington verse 65 millions de dollars par an pour le privilège. C’est la seule base permanente du Pentagone sur le continent africain, et le quartier général de la Combined Joint Task Force, le bras armé du commandement Afrique.

À moins de dix kilomètres, la Chine a inauguré en 2017 sa toute première base militaire à l’étranger, construite pour 590 millions de dollars selon les estimations. Pékin paie 20 millions annuels de loyer, mais a investi bien davantage dans les infrastructures locales : un port polyvalent à 580 millions de dollars, une ligne ferroviaire vers Addis-Abeba évaluée à 4 milliards. La dette extérieure de Djibouti dépassait déjà 70 % de son PIB en 2020, en grande partie auprès de créanciers chinois.

La France, ex-puissance coloniale, maintient environ 1 450 soldats sur place depuis l’indépendance en 1977 et débourse 30 millions par an. Le Japon et l’Italie complètent le tableau avec des bases plus modestes, ouvertes respectivement en 2011 et 2013, pour un loyer combiné d’environ 6 millions de dollars.

La géographie comme seule matière première

Au total, les loyers militaires rapportent environ 300 millions de dollars chaque année, soit près de 10 % du PIB national selon les estimations compilées par plusieurs centres de recherche. « Notre géographie est notre principale ressource nationale. Comme le pétrole pour les États du Golfe », a confié un responsable djiboutien à Al Jazeera.

Samira Gaid, analyste chez Balqiis Insights, résume la stratégie en une phrase : « Ils ont longuement réfléchi à la manière de monétiser ce goulet d’étranglement. » Le Fonds monétaire international estimait le PIB nominal de Djibouti à 4,6 milliards de dollars en 2025, avec une croissance de 6,5 % portée par l’activité portuaire, la construction et les télécommunications. Sans le transit maritime et les bases, le pays perdrait l’essentiel de ses revenus.

L’enjeu dépasse le commerce de marchandises. Au moins 90 % des câbles sous-marins qui relient l’Europe à l’Asie passent par Bab el-Mandeb. Une perturbation du détroit ne couperait pas seulement le pétrole : elle ralentirait Internet pour des centaines de millions de personnes.

Les Houthis ont rappelé les risques

Entre fin 2023 et la fin 2025, les rebelles houthis du Yémen ont mené plus de 520 attaques contre des navires dans la zone, touchant au moins 176 bâtiments. Le tonnage transitant par le canal de Suez a chuté de 70 % en mai 2025 par rapport à 2023, selon les chiffres rapportés par Al Jazeera. Les compagnies maritimes ont dérouté leurs cargos par le cap de Bonne-Espérance, ajoutant deux semaines et des millions de dollars à chaque rotation.

Jatin Dua, chercheur à l’université du Michigan, souligne le paradoxe : « D’une certaine manière, Djibouti est encore plus indispensable dans ce moment qu’il ne l’était quand le commerce et la géopolitique suivaient leur cours normal. » Plus la zone est instable, plus les bases prennent de la valeur.

Un président depuis 1999, et aucun contre-pouvoir

Cet afflux de dollars n’a pas transformé le quotidien de la population. Plus d’un Djiboutien sur cinq vit dans l’extrême pauvreté, et le taux de pauvreté projeté pour 2026 atteint 33 % selon la Banque mondiale (seuil « revenu intermédiaire inférieur »). Samira Gaid pointe le décalage : « Les loyers qu’ils encaissent ne semblent pas retomber. Tout ce qui concerne ces bases militaires est importé. Ils louent juste de l’espace. »

Au sommet, le président Ismail Omar Guelleh dirige le pays depuis 1999. Il a fait sauter la limite de mandats en 2010, remporté un cinquième mandat en 2021 avec 98 % des voix, puis supprimé début 2026 la restriction d’âge qui l’aurait empêché de se représenter. L’opposition, quasi inexistante, dénonce un verrouillage du pouvoir. « Le pays est dans une position stratégique et accueille de nombreuses bases, mais ces intérêts appartiennent au peuple djiboutien, pas à un seul homme », affirme le chef de l’opposition Daher Ahmed Farah.

Les grandes puissances, elles, ferment les yeux. Chacune a trop besoin de Djibouti pour risquer de froisser son dirigeant. En septembre 2024, Xi Jinping et Guelleh ont élevé leurs relations au rang de « partenariat stratégique global ». Quelques semaines plus tard, le secrétaire d’État américain Marco Rubio passait un coup de fil pour réaffirmer le « partenariat stratégique de longue date » entre Washington et Djibouti.

Un équilibre qui tient à un fil

Federico Donelli, auteur de Power Competition in the Red Sea, note que « les États-Unis sont satisfaits de rester à Djibouti malgré la présence chinoise, parce qu’ils n’ont pas de meilleure option pour l’instant ». Mais cet équilibre repose sur la capacité du pays à garder tout le monde à table sans que personne ne renverse la nappe.

À l’heure où le cessez-le-feu américano-iranien suspend les frappes pour deux semaines et où Israël poursuit ses opérations au Liban, la mer Rouge reste une zone de friction majeure. La Russie tente de relancer un accord pour une base navale au Soudan. Israël a reconnu le Somaliland en décembre 2025, redistribuant les cartes dans la Corne de l’Afrique. Djibouti observe, encaisse les loyers et joue la carte de l’indispensable. Jusqu’à quand le pari tiendra, personne ne le sait vraiment.