Abondance, Amandine, Abeille, Arlette et Amsel. Cinq prénoms, cinq dossiers d’inscription dûment remplis ce mardi matin à l’école de Moosch, commune de 1 621 habitants dans le Haut-Rhin. Détail : les cinq nouvelles élèves sont des génisses. C’est la méthode trouvée par le maire José Schruoffeneger pour alerter sur la fermeture programmée d’une classe dans son village, le jour même où des dizaines de milliers d’enseignants battent le pavé partout en France.
Quatre élèves de trop, cinq vaches en renfort
L’école de Moosch accueille 66 élèves en élémentaire et 30 en maternelle, dont seulement six arrivés en petite section cette année. Il manque quatre enfants pour franchir le seuil des 100 inscrits et conserver l’ensemble des classes. Le calcul est implacable : en dessous de ce quota, l’Éducation nationale ferme. Le maire a donc décidé de compléter les effectifs avec cinq bovins. « Généralement, les génisses préfèrent les pâturages aux salles de classe, donc on demandera aux institutrices de faire classe dehors, il paraît que c’est très tendance en ce moment », a-t-il confié à France Bleu Alsace avec un sourire qui dissimule mal la colère.
La mobilisation, prévue à partir de 9 heures ce mardi devant l’école, rassemble élus, parents d’élèves, enseignants et les cinq génisses en question. Pancartes et cloches de vaches composent un cortège inédit pour un combat devenu banal dans la France rurale.
Un village sans école, un village qui meurt
« On rigole, mais en fait, on est très fâchés », résume le maire de Moosch. Sa crainte dépasse la simple fermeture d’une classe. Si les CP devaient rejoindre la maternelle faute de place, « ça voudrait dire qu’on ferme une classe là où les effectifs sont suffisants. On marche sur la tête », prévient-il. Le mécanisme est connu : une première fermeture entraîne une perte d’attractivité, des familles partent, d’autres renoncent à s’installer, et l’école entière vacille. « C’est le village qui recule », tranche José Schruoffeneger.
Ses mots résonnent bien au-delà de l’Alsace. « Les seuls endroits où les adultes se rencontrent régulièrement, c’est devant l’école. C’est essentiel une école dans un village », rappelle-t-il, pointant du doigt des décideurs parisiens qui, selon lui, « n’ont jamais mis les pieds dans un village ».
1 117 postes en moins, des milliers de classes menacées
Le geste de Moosch intervient le jour d’une grève nationale des enseignants du premier degré, à l’appel du SNUipp-FSU et d’autres syndicats. Selon le syndicat majoritaire dans le primaire, jusqu’à 30 % des professeurs des écoles pourraient débrayer ce mardi pour protester contre les suppressions de postes inscrites au budget 2026 et les fermetures de classes qui en découlent. Le ministère prévoit la suppression de 1 117 postes dans le premier degré à la rentrée 2026, malgré la baisse démographique de 76 000 élèves attendue. Pour les syndicats, cette réduction va bien au-delà de ce que la démographie justifie : elle touche en priorité les zones rurales, où chaque poste supprimé peut signifier la fin d’une école.
Selon les chiffres de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), la France comptait environ 43 800 écoles publiques à la rentrée 2024, contre plus de 55 000 au début des années 2000. En vingt-cinq ans, plus de 11 000 écoles ont disparu, majoritairement dans les communes de moins de 2 000 habitants.
Un phénomène qui touche toute l’Alsace
Moosch n’est pas un cas isolé dans la région. Comme le rapporte France Bleu Alsace, le village de Rosenwiller, dans le Bas-Rhin, se mobilise également contre la fermeture annoncée d’une classe. En juin 2025, l’école de Bernwiller, dans le Haut-Rhin, avait perdu son bras de fer : l’inspectrice académique avait acté la suppression d’une classe de CE1-CE2 malgré la mobilisation des parents. En septembre, à la rentrée, ces mêmes parents dénonçaient déjà des effectifs surchargés dans les classes restantes.
Le phénomène dépasse l’Alsace. Dans l’Oise, certains villages n’ont même plus trouvé de candidat pour la mairie lors des municipales de 2026, en partie à cause de la disparition progressive des services publics. « Quand l’école ferme, le boulanger suit, puis le médecin, puis la poste. C’est un cercle vicieux », résumait en 2025 un rapport de l’Association des maires ruraux de France (AMRF), qui recense près de 70 % de ses communes membres confrontées à au moins une fermeture de service public en cinq ans.
L’humour comme dernier recours
L’inscription symbolique de cinq vaches à l’école rappelle d’autres coups d’éclat des communes rurales. En 2019, la mairie de Saint-Martial-de-Valette, en Dordogne, avait inscrit des moutons à l’école pour les mêmes raisons, une histoire qui avait fait le tour du monde. En 2024, des parents d’élèves dans le Cantal avaient installé des épouvantails sur les chaises vides d’une classe supprimée. Chaque fois, le scénario se répète : l’humour attire les caméras, le sujet fait trois jours de bruit médiatique, puis le silence retombe et la fermeture est actée.
José Schruoffeneger en est conscient. Son initiative vise moins à empêcher la fermeture qu’à poser une question politique : à partir de quel seuil un village cesse-t-il d’exister ? « On a de grands énarques et des gens qui ont fait beaucoup d’études, et c’est très bien comme ça. Mais ils n’ont jamais mis les pieds dans un village », assène-t-il.
Une rentrée 2026 sous haute tension
La carte scolaire 2026 sera arrêtée dans les prochaines semaines. Pour Moosch, un recomptage des élèves début septembre pourrait encore sauver la classe menacée, comme cela s’est déjà produit dans d’autres communes où des inscriptions de dernière minute ont fait basculer les chiffres. Mais le maire ne se fait guère d’illusions : la tendance démographique des vallées vosgiennes joue contre lui.
Les cinq génisses, elles, retourneront à leurs pâturages une fois les caméras parties. Reste leur dossier d’inscription, probablement le seul dans l’histoire de l’Éducation nationale à mentionner « race : Abondance » dans la rubrique « informations complémentaires ».