Hugo est né le 24 décembre 2025, à Londres. Sept livres, sucette dans la bouche, air de ne pas se douter de ce qui la rendu possible. Sa mère, Grace Bell, est atteinte du syndrome MRKH. Autrement dit : elle est née sans utérus fonctionnel. Pour porter un enfant, il a fallu qu’on lui en greffe un, prélevé sur une femme décédée. Dix heures de chirurgie, des mois d’immunosuppresseurs, une fécondation in vitro réalisée avant même le bloc opératoire. Alors, concrètement, comment ça fonctionne une greffe d’utérus ?
Qui est concerné, et pourquoi l’utérus ne se « remplace » pas comme un rein
La greffe d’utérus cible un profil de patientes très précis : celles qui souffrent dinfertilité utérine. Soit parce qu’elles sont nées sans utérus ou avec un utérus non viable, soit parce qu’elles l’ont perdu à cause d’un cancer, d’une hémorragie grave, ou d’une malformation. Le syndrome MRKH (Mayer-Rokitansky-Küster-Hauser) touche environ une femme sur 4 500. Les ovaires sont là, les hormones fonctionnent, mais la cavité utérine est absente. Ces femmes sont donc fertiles biologiquement (elles produisent des ovules) mais incapables de porter une grossesse.
Différence fondamentale avec un rein ou un foie : la greffe d’utérus n’est pas là pour sauver une vie. Elle vise à en créer une. Ce détail change tout sur le plan éthique, et ça explique pourquoi la médecine a mis autant de temps à valider cette technique. Mettre en danger une donneuse ou une receveuse pour un projet parental, c’est une balance risques-bénéfices infiniment plus délicate que pour un organe vital.
La FIV d’abord. La greffe ensuite. Lordre n’est pas anodin
Voilà ce que la plupart des gens ignorent : la fécondation in vitro se fait avant la transplantation d’utérus. Pas après. Les embryons sont créés en laboratoire à partir des ovules de la patiente et congelés plusieurs mois avant l’opération. Pourquoi ? Parce que personne ne peut garantir que la greffe va fonctionner. Si on attendait de savoir, on perdrait des années. Les embryons sont donc en réserve, prêts à être utilisés dès que l’utérus greffé aura montré qu’il est viable.
Pour Grace Bell, c’est la clinique Lister Fertility de Londres qui a réalisé la FIV. Les embryons ont attendu, congelés, pendant que l’équipe chirurgicale préparait la greffe à Oxford. Une sorte de pari sur lavenir, mais calculé.
Le bloc opératoire : dix heures de microchirurgie vasculaire
Le jour de la greffe, c’est deux opérations qui se déroulent en parallèle ou en séquence. D’abord, le prélèvement de l’utérus sur la donneuse. Puis le greffage sur la receveuse. Létape la plus délicate : reconnecter les vaisseaux sanguins. L’utérus est un organe extrêmement vascularisé. Sans une irrigation sanguine parfaite, il ne peut pas fonctionner. Les chirurgiens doivent donc effectuer ce qu’on appelle des anastomoses vasculaires : raccorder artères et veines avec une précision millimétrique.
Viennent ensuite la fixation des ligaments utérins et la connexion du col de l’utérus. Le tout sous surveillance permanente, pour vérifier que le sang circule bien dans le nouvel organe dès les premières minutes. Pour Hugo, l’équipe de lhôpital Churchill dOxford a travaillé dix heures. Une chirurgienne co-responsable du programme, Isabel Quiroga, a décrit l’opération comme « une percée pour la transplantation dorganes au Royaume-Uni », selon la BBC.
Bref. C’est de la haute chirurgie, pas un acte courant. Seuls quelques centres dans le monde maîtrisent la technique.
Donneuse vivante ou décédée : deux logiques très différentes
La très grande majorité des greffes d’utérus réalisées dans le monde ont impliqué des donneuses vivantes. Le plus souvent une mère, une sœur, une amie proche. La Suède, pionnière du domaine, a utilisé ce modèle dès 2012. Le premier bébé né d’une telle greffe la été en 2014 à Göteborg, grâce à l’équipe du professeur Mats Brännström, dont les travaux ont depuis été publiés dans The Lancet.
Problème : prélever un utérus sur une femme vivante, c’est une opération chirurgicale lourde pour la donneuse. Des risques dhémorragie, dinfection, de complications à long terme. Certains comités déthique y voient une limite majeure : imposer un risque chirurgical réel à une personne saine pour un projet qui n’est pas vital, ça pose question.
Doù lintérêt du modèle avec donneuse décédée. Si la personne a exprimé de son vivant le souhait de donner ses organes, l’utérus peut faire partie du don. Aucun risque pour la donneuse, puisquelle est décédée. C’est ce modèle que lessai clinique britannique de lImperial College Healthcare NHS Trust cherche à valider. La donneuse dHugo avait accepté de donner ses organes. Sa famille a appris après coup qu’un de ces organes avait permis la naissance d’un enfant. Ils ont confié ressentir « une immense fierté », selon la BBC.
Plusieurs mois dattente avant de tenter une grossesse
Une fois l’utérus greffé, on nimplante pas lembryon le lendemain. Il faut attendre. En général six mois à un an. Le temps que l’organe sintègre, que la vascularisation soit stable, et que les premiers signes de bon fonctionnement apparaissent. Le signe le plus concret ? Les menstruations. Quand la femme a ses règles avec l’utérus greffé, c’est que l’organe fonctionne. Pour Derya Sert, première femme à avoir reçu une greffe depuis une donneuse décédée (en Turquie, en 2011), les premières règles étaient apparues dans les mois suivant l’opération.
Pendant toute cette période, la receveuse prend des médicaments immunosuppresseurs. Sans ça, le système immunitaire reconnaît l’utérus comme un corps étranger et lattaque. Ces médicaments réduisent les défenses immunitaires, ce qui expose à des infections. C’est le même traitement que pour nimporte qu’elle greffe d’organe solide.
La grossesse et laccouchement : tout se fait sous contrôle strict
Une fois que l’utérus a prouvé qu’il fonctionne, les embryons congelés sont décongelés et transférés. Si ça prend, la grossesse se déroule de la même manière qu’une grossesse classique, à un détail majeur près : la patiente continue à prendre des immunosuppresseurs jusquà laccouchement. Ces médicaments traversent le placenta, mais les équipes médicales choisissent des molécules dont le profil de risque pour le fœtus est connu et acceptable.
Laccouchement se fait systématiquement par césarienne. Pas question d’un accouchement par voie basse avec un utérus greffé dont la solidité des connexions vasculaires na jamais été testée dans ces conditions. Hugo est né à la clinique Queen Charlottes and Chelsea, à Londres, le 24 décembre 2025. Presque 3,2 kilos.
Et après la naissance : l’utérus greffé finit par être retiré
C’est le principe le plus contre-intuitif de toute cette histoire : la greffe d’utérus est temporaire. Après une ou deux grossesses, les chirurgiens retirent l’organe. Hystérectomie programmée.
La raison est simple. Garder un utérus greffé toute la vie signifierait prendre des immunosuppresseurs à vie. Or ces médicaments, sur le long terme, augmentent le risque dinfections graves, de cancers, dinsuffisance rénale. Pour un organe vital comme un rein, on accepte ce risque parce que lalternative est la mort. Mais pour un utérus dont la mission est accomplie, le rapport bénéfice-risque ne tient plus. On retire donc l’organe, on arrête les médicaments, et la patiente retrouve une immunité normale.
Grace Bell et son compagnon envisagent davoir un second enfant avant de procéder au retrait. Le protocole prévoit justement cette possibilité.
Où en est-on dans le monde en 2026 ?
La greffe d’utérus n’est pas une idée neuve. Les premières expériences sur des animaux remontent à 1918. La première tentative sur une humaine a eu lieu en 2000 en Arabie saoudite, et s’est soldée par un échec après 99 jours (nécrose de l’organe). Le vrai tournant date de 2014 en Suède, avec la naissance du premier bébé issu d’une greffe d’utérus, dans le cadre des travaux de l’équipe de Brännström.
Depuis, on compte plus de 100 greffes réalisées dans le monde, et plus de 70 bébés nés en bonne santé selon lImperial College. Le Brésil, les États-Unis, lEspagne, lAustralie, lInde ont tous rejoint le mouvement. La technique saffine, les résultats saméliorent.
Au Royaume-Uni, lessai clinique en cours planifie dix greffes depuis des donneuses décédées. Trois ont été réalisées à ce jour. Hugo est le premier bébé à en être issu. Lobjectif : valider suffisamment de données pour qu’une éventuelle autorisation comme traitement standard puisse être envisagée. On ny est pas encore. Mais pour les 5 000 femmes britanniques touchées par le syndrome MRKH, et les dizaines de milliers à travers le monde, la naissance dHugo a concretement changé ce qui paraissait possible.
Le professeur Richard Smith, à la tête du programme depuis 25 ans, était dans la salle daccouchement ce 24 décembre. Le couple lui a donné comme second prénom « Richard ». Façon de dire merci, sans doute. Difficile de faire plus parlant.