Trois départements en alerte rouge, des évacuations en Sarthe, des images de routes englouties qui tournent en boucle. Chaque hiver ou presque, les inondations s’invitent dans l’actu. Et à chaque fois, on entend parler de Vigicrues. Mais concrètement, c’est quoi ce truc ? Qui décide qu’on passe en rouge ? Et comment ça marche, derrière l’écran ?
On a creusé le sujet (sans mauvais jeu de mots).
Un réseau né après des catastrophes
Vigicrues n’est pas tombé du ciel. Le système est né d’une série de drames : Nîmes en 1988, Vaison-la-Romaine en 1992, l’Aude en 1999, le Gard en 2002. À chaque fois, le même constat. L’alerte arrivait trop tard, les gens n’étaient pas prévenus à temps, les dégâts étaient monstrueux.
Le gouvernement a fini par réagir en créant le SCHAPI (renommé depuis « Service central Vigicrues ») le 2 juin 2003, selon le ministère de la Transition écologique. Mission : surveiller les cours d’eau français 24 heures sur 24 et prévenir quand ça va déborder.
Aujourd’hui, le réseau couvre 23 300 km de cours d’eau. Le ministère de l’Écologie précise que plus de 75 % de la population vivant en zone inondable se trouve à proximité de ces tronçons surveillés.
3 000 stations qui mesurent tout, en temps réel
Le cœur du système, ce sont les stations hydrométriques. Près de 3 000 capteurs disséminés sur tout le territoire mesurent en temps réel la hauteur d’eau et le débit des rivières. Ces données remontent automatiquement vers les 17 Services de prévision des crues (SPC), répartis dans les régions.
Les prévisionnistes croisent ces mesures avec les prévisions de Météo-France (quantité de pluie attendue, saturation des sols) et des modèles hydrologiques. C’est un travail d’assemblage permanent : pluie, hauteur, débit, tout est collecté ou calculé en temps réel, assemblé et analysé, comme le détaille le site officiel vigicrues.gouv.fr.
Résultat : ils peuvent anticiper les crues plusieurs heures, parfois plus de 24 heures à l’avance.
Vert, jaune, orange, rouge : que signifient les couleurs ?
La carte Vigicrues affiche des tronçons de rivière colorés. Quatre niveaux, comme pour la vigilance météo :
- Vert : pas de risque particulier. La rivière se comporte normalement.
- Jaune : risque de montée des eaux, pas de débordement majeur prévu mais il faut rester attentif. Des crues localisées sont possibles.
- Orange : risque de crues importantes. Les débordements peuvent toucher des habitations et des axes routiers. Les préfets activent les premiers dispositifs de gestion de crise.
- Rouge : crue majeure, danger pour les personnes. C’est le niveau qui déclenche les évacuations, comme récemment à Cheffes-sur-Sarthe.
Le passage d’une couleur à l’autre n’est pas automatique. Ce sont les prévisionnistes des SPC qui évaluent la situation et décident, en s’appuyant sur leurs modèles et leur connaissance du terrain. Un jugement d’expert, pas un algorithme aveugle.
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Qui fait quoi dans la chaîne ?
Le dispositif implique pas mal de monde. Au sommet, le Service central Vigicrues, basé à Toulouse (33 agents), coordonne l’ensemble du réseau. Il est rattaché au ministère de la Transition écologique.
En dessous, les 17 SPC sont au contact des bassins versants. Chaque SPC connaît « ses » rivières, leurs points faibles, les zones où ça déborde en premier. Ils bossent main dans la main avec les 24 Unités d’hydrométrie qui entretiennent les stations de mesure, y compris pendant les crues (un boulot pas toujours évident quand l’eau monte).
Météo-France intervient aussi. Quand de fortes précipitations sont annoncées, les SPC et Météo-France se coordonnent pour la vigilance « pluie-inondation ». Les deux systèmes se complètent.
Au bout de la chaîne : les préfets et les maires. Quand Vigicrues passe en orange ou en rouge, ce sont eux qui déclenchent les plans communaux de sauvegarde, ordonnent les évacuations, ferment les routes submersibles.
Ce que Vigicrues ne couvre pas
Les 23 300 km surveillés, ça représente les « principaux cours d’eau ». Les petits ruisseaux, les torrents de montagne, les résurgences karstiques ? Souvent hors radar.
Pour tenter de combler ce trou, le réseau développe des « systèmes d’avertissement » en dehors du réseau surveillé, selon le ministère. Mais on n’en est pas encore à une couverture totale du territoire.
L’autre limite, c’est le temps de réaction. Sur certains bassins méditerranéens, les crues éclair peuvent monter en quelques heures à peine. Le temps d’analyser, de publier l’alerte, de la relayer aux maires… ça peut être trop court.
Comment consulter Vigicrues ?
Le site vigicrues.gouv.fr est accessible à tous, gratuitement. On y trouve la carte de vigilance actualisée deux fois par jour (plus souvent en cas de crise), les niveaux d’eau en temps réel sur plus de 2 000 stations, et des bulletins explicatifs pour chaque tronçon.
Une appli mobile existe aussi (disponible sur iOS et Android). Elle permet de recevoir des notifications quand un cours d’eau près de chez soi change de couleur.
Pas besoin d’attendre le 20 heures pour savoir si la rivière du coin va déborder. L’info est là, en direct, pour qui prend la peine d’aller la chercher.