Cousolre, dans le Nord, le 16 février 2026. Des toitures arrachées, des arbres couchés, une rue dévastée en quelques secondes. Le mot « tornade » est lâché par Keraunos, l’Observatoire français des tornades. Et tout le monde fait la même tête : une tornade, ici, en France ? En plein hiver ?
Oui. Et c’est loin d’être exceptionnel.
Pas besoin d’aller au Kansas
On associe les tornades aux grandes plaines américaines, aux images spectaculaires de la Tornado Alley. Sauf que la France enregistre entre 15 et 20 tornades confirmées chaque année, d’après les données de Keraunos. Certaines estimations montent même à 40 ou 50 si l’on compte celles qui passent inaperçues en zone rurale, la nuit, ou sans témoin.
Le Nord-Pas-de-Calais, la Picardie, la Normandie et la façade atlantique sont les zones les plus exposées. La plaine d’Alsace aussi, régulièrement touchée. Bref, on n’est pas à l’abri. Loin de là.
Le cocktail qui fabrique une tornade
Pour qu’une tornade se forme, il faut réunir trois ingrédients assez précis.
D’abord, de l’instabilité atmosphérique. Traduction : de l’air chaud et humide en basse altitude, surmonté par de l’air froid en altitude. Ce contraste crée des courants ascendants puissants, des colonnes d’air qui montent à toute vitesse.
Ensuite, du cisaillement de vent. Le vent doit souffler dans des directions différentes selon l’altitude, ou à des vitesses très différentes. C’est ce décalage qui « met en rotation » la colonne d’air ascendante. On passe alors d’un simple orage à ce qu’on appelle une supercellule, un orage rotatif.
Dernier élément : un forçage au sol. Un front froid qui pousse, une ligne de convergence, parfois juste le relief local. Quelque chose qui force l’air chaud à monter d’un coup. Quand ces trois conditions se combinent, la rotation s’intensifie, l’entonnoir descend vers le sol. Et la tornade touche terre.
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L’échelle de Fujita : mesurer la violence
On classe les tornades avec l’échelle de Fujita améliorée (EF), de EF0 à EF5. En France, l’immense majorité se situe entre EF0 et EF2. Du sérieux quand même : une EF1, c’est des vents entre 138 et 178 km/h. Des toitures complètes envolées, des portes arrachées. Une EF2, on passe à 218 km/h. Les gros arbres se cassent net, les voitures sont soulevées.
Les EF3 et au-delà restent rares en France, mais elles existent. En 1845, la tornade de Montville, en Seine-Maritime, avait atteint EF4, avec 70 morts et une usine textile rasée. Plus récemment, la tornade de Hautmont en 2008 (EF3) avait blessé 18 personnes et détruit des centaines de bâtiments dans le Nord.
Février, vraiment ?
On imagine les tornades comme un truc d’été, quand il fait lourd et orageux. C’est vrai que le pic se situe entre juin et septembre. Mais des tornades hivernales, ça arrive régulièrement en France.
En hiver, les contrastes thermiques entre les masses d’air polaires et les remontées d’air doux maritime suffisent à créer des conditions favorables. Le Nord de la France, avec sa topographie plate et son exposition aux perturbations atlantiques, est vulnérable toute l’année.
Peut-on les prévoir ?
Difficile. Contrairement aux ouragans, repérables des jours à l’avance par satellite, les tornades se forment en quelques minutes et ne durent parfois que quelques secondes. Météo-France émet des vigilances orange « orages » quand les conditions sont réunies, mais identifier le point précis où une tornade va toucher le sol reste quasi impossible.
Keraunos publie des bulletins de risque orageux quotidiens qui évaluent la probabilité de phénomènes violents, tornades comprises. Leur travail de recensement post-événement, avec des enquêtes de terrain, permet de confirmer (ou non) qu’un dommage a été causé par une tornade et pas simplement par des rafales descendantes.
Tornade ou microrafale : la nuance qui change tout
Un détail qui a son importance : tous les dégâts liés au vent ne sont pas des tornades. Les microrafales (ou downbursts) produisent des vents descendants brutaux, en ligne droite. Les dégâts sont « en éventail », les arbres couchés dans la même direction. Avec une tornade, les dégâts tournent, les débris sont éparpillés dans toutes les directions.
C’est pour ça que Keraunos parle souvent de « possible tornade » avant confirmation. Il faut aller sur place, observer le schéma des dégâts, interroger les témoins.
Le saviez-vous ?
La base de données de Keraunos recense des tornades en France depuis le Moyen Âge. La plus ancienne trace documentée dans leurs archives remonte au XIVe siècle. Et le département du Nord figure parmi les plus touchés du pays, avec plusieurs tornades répertoriées rien qu’au cours des dix dernières années.
On en détecte plus, ou il y en a plus ?
On observe davantage de tornades qu’avant ? Pas forcément. Ce qu’on observe, c’est qu’on les détecte mieux. Les smartphones, les caméras de surveillance, les réseaux sociaux permettent de documenter des événements qui seraient passés inaperçus il y a trente ans.
Les experts restent prudents sur un éventuel lien avec le réchauffement climatique. L’instabilité atmosphérique pourrait augmenter avec des températures plus élevées, mais le cisaillement de vent pourrait diminuer. Les deux paramètres jouent en sens inverse, et personne ne tranche aujourd’hui.
Ce qui est sûr : quand le ciel devient verdâtre, que la grêle tombe et que le vent tourne bizarrement, mieux vaut se mettre à l’abri. Les tornades françaises sont peut-être moins spectaculaires qu’au Texas, mais elles peuvent tuer.