Quinze minutes. C’est le temps qu’il a fallu à trois hommes pour entrer dans une prison française, se faire remettre un détenu et repartir avec lui. Sans forcer une seule porte, sans courir, sans un cri. Le tout sous le regard des agents pénitentiaires, convaincus d’avoir affaire à de vrais policiers. Le stratagème a fonctionné treize jours, jusqu’à ce vendredi 20 mars, quand les brigades de recherche et d’intervention ont mis la main sur le fugitif à Canet-en-Roussillon, dans les Pyrénées-Orientales, a annoncé le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez.

Un brassard, un tampon et aucune vérification

Samedi 7 mars, un peu après 16 heures, un véhicule banalisé pénètre dans l’enceinte de la maison d’arrêt de Villepinte, en Seine-Saint-Denis. Un conducteur reste au volant. Deux hommes en descendent, brassard de police au bras, habillés en civil, comme les agents de la BAC lors des extractions judiciaires. Rien qui sorte de l’ordinaire.

Ils présentent un mandat d’amener au nom d’Ilyas Kherbouch, 20 ans, ordonnant son transfert vers le commissariat de Melun, en Seine-et-Marne. Le document porte le tampon officiel du tribunal. « Tout était très très bien fait », a reconnu Yoan Karar, secrétaire général adjoint du syndicat FO-Justice, auprès de franceinfo. Aucun motif n’est précisé sur le formulaire, mais la loi ne l’exige pas.

Un détail a rendu la supercherie encore plus crédible. La veille, une vraie extraction de Kherbouch était programmée, mais le détenu l’avait refusée. « Les agents pénitentiaires ont pu penser qu’un magistrat avait décidé de le placer en garde à vue à la suite de ce refus », a expliqué Wilfried Fonck, secrétaire national de l’UFAP UNSa-Justice, premier syndicat de surveillants pénitentiaires. Le piège se referme sur ceux qui croient appliquer la procédure normale.

Palpation, menottes, départ : les gestes appris par cœur

Le détenu est amené aux faux policiers. Ceux-ci l’ont palpé, menotté, puis escorté jusqu’au véhicule. « Tout a été fait dans les règles de l’art : les agents ne se sont pas posé de questions », a constaté Fabrice Sereault-Gobet, représentant local FO-Justice et employé de l’établissement, auprès de franceinfo. Il soupçonne les complices d’être des « habitués des procédures de garde à vue ou, en tout cas, du mode de fonctionnement des prisons ».

L’opération a duré entre quinze et vingt minutes, selon Yoan Karar. Pas de précipitation, pas d’anomalie visible. Le véhicule est ressorti de l’établissement comme il y était entré : dans le calme.

Le week-end, talon d’Achille du système

Ce qui a rendu l’évasion possible tient autant au talent des faussaires qu’aux failles de l’établissement. Le samedi, Villepinte ne dispose pas de service de greffe pénitentiaire, le personnel spécialisé dans la vérification des documents judiciaires. C’est un gradé de permanence qui a traité la procédure, rapporte franceinfo.

« Dans des établissements comme Fleury-Mérogis ou Fresnes, vous avez un service de greffe 24 heures sur 24, y compris les week-ends », a pointé Wilfried Fonck. À Villepinte, cette couverture n’existe pas. L’établissement fonctionne avec un « sous-effectif chronique » et un taux d’occupation qui frôle les 200 %, selon les syndicats. Deux détenus par cellule dans un espace prévu pour un seul : la surpopulation carcérale grignote les marges de sécurité autant que les conditions de détention.

Le problème dépasse largement la Seine-Saint-Denis. Au 1er janvier 2026, les prisons françaises comptaient plus de 80 000 détenus pour environ 62 000 places, d’après les données du ministère de la Justice. Un ratio qui place la France parmi les plus mauvais élèves européens en matière de surpopulation carcérale, loin derrière l’Allemagne ou les pays scandinaves.

Un multirécidiviste qui ne devait pas sortir avant 2035

Kherbouch n’est pas un petit délinquant pris dans une affaire qui le dépasse. Connu des services judiciaires depuis l’âge de 14 ans pour de multiples vols aggravés, il cumulait quatre peines et deux détentions provisoires au moment de son évasion, a précisé la procureure de Paris Laure Beccuau.

Son casier donne le vertige. En 2024, il a été condamné à sept ans de prison pour la séquestration et le cambriolage du chef étoilé Simone Zanoni, au palace George V à Paris. En novembre 2025, nouvelle condamnation : six ans pour complicité de vols aggravés. Il est aussi mis en examen dans le home-jacking du gardien de but du PSG Gianluigi Donnarumma, en 2023. Sa sortie de détention, avant toute nouvelle décision, n’était pas prévue avant 2035.

Ce profil explique les moyens déployés pour le faire sortir. Les complices disposaient de connaissances précises du fonctionnement pénitentiaire : créneaux de permanence, procédures documentaires, codes vestimentaires. Un savoir-faire qui ne s’improvise pas.

800 kilomètres de cavale, direction la frontière

L’enquête a avancé vite. Deux hommes soupçonnés d’être les faux policiers ont été interpellés dans les jours qui ont suivi l’évasion, selon franceinfo. Le troisième complice était toujours recherché au moment de l’arrestation de Kherbouch.

Le fugitif, lui, a été retrouvé à Canet-en-Roussillon, station balnéaire à une trentaine de kilomètres de la frontière espagnole. Plus de 800 kilomètres le séparaient de Villepinte. L’interpellation s’est déroulée « sans incident », selon le ministère de l’Intérieur.

Ce n’est pas un cas isolé. Cinq jours avant, un détenu de Bar-le-Duc, incarcéré pour viol, avait profité d’un transfert chez le juge d’instruction pour prendre la fuite. Il a été rattrapé au bout de cinq jours, rapporte Le Parisien.

Les syndicats demandent des comptes

Depuis l’évasion de Villepinte, les syndicats pénitentiaires réclament un service de greffe permanent dans tous les établissements, y compris le week-end. Une demande formulée depuis des années, jusqu’ici restée lettre morte. Le cas Kherbouch leur donne un argument que personne ne peut ignorer : un multirécidiviste dangereux a quitté sa cellule sans qu’une seule vérification sérieuse ne soit effectuée.

L’administration pénitentiaire a promis un renforcement des procédures d’extraction après l’incident. Le calendrier joue peut-être en faveur des réformes : un projet de loi sur les prisons est inscrit à l’agenda parlementaire pour le printemps 2026.