« Je suis content qu’il soit mort. Il ne peut plus faire de mal aux innocents. » Samedi 21 mars, ces mots n’ont pas surgi d’un forum anonyme, mais du compte officiel du président des États-Unis sur Truth Social. Leur cible : Robert Mueller, ancien directeur du FBI et procureur spécial qui avait passé deux ans à examiner les liens entre la Russie et la campagne Trump de 2016. Il s’est éteint vendredi soir à 81 ans.
Du Vietnam au FBI, une vie au service de l’État
Né à Manhattan en 1944 dans une famille aisée, Robert Mueller a étudié les sciences politiques à Princeton puis le droit à l’université de Virginie. Entre les deux, il a fait un détour par les rizières du Vietnam. Lieutenant chez les Marines, il a mené un peloton au combat, reçu deux blessures, décroché la Bronze Star pour bravoure et le Purple Heart. De retour au pays, il aurait pu rejoindre un cabinet d’avocats de Wall Street. Il est devenu procureur fédéral.
Pendant trois décennies, Mueller a enquêté avec la même obstination sur les Hells Angels, la mafia new-yorkaise et des banquiers fraudeurs. Comme numéro deux du ministère de la Justice sous George Bush père, il a supervisé l’enquête sur l’attentat de Lockerbie, un Boeing de la Pan Am abattu au-dessus de l’Écosse en 1988 (270 morts), rappelle Le Monde.
En août 2001, le Sénat américain l’a confirmé à l’unanimité comme directeur du FBI. Sept jours plus tard, deux avions percutaient les tours du World Trade Center. Mueller a piloté la mutation du FBI en agence antiterroriste moderne pendant douze ans, sous deux présidents de bords opposés : le républicain George W. Bush et le démocrate Barack Obama. Ce dernier lui a demandé de prolonger son mandat de deux ans en 2011, un geste approuvé sans une seule voix contre au Sénat, selon la BBC.
448 pages, deux ans d’enquête, zéro conférence de presse
Quatre ans après sa retraite, Mueller s’est retrouvé au cœur d’un séisme politique. Nommé procureur spécial en mai 2017, il avait pour mission de déterminer si la Russie avait interféré dans l’élection présidentielle de 2016 et si l’entourage de Donald Trump avait participé à cette opération.
Son rapport final, remis en avril 2019, couvre 448 pages. Il documente les tentatives russes pour peser sur le scrutin américain et a conduit à l’inculpation de plusieurs proches de Trump : Paul Manafort, directeur de campagne, a été condamné à sept ans de prison ; Michael Flynn, conseiller à la sécurité nationale, a plaidé coupable de faux témoignage devant le FBI.
Sur la question centrale, celle d’une collusion directe entre la campagne et le Kremlin, Mueller a écrit ne pas avoir rassemblé suffisamment de preuves pour établir un complot. Sur l’obstruction à la justice, le rapport s’est montré plus ambigu : incapable de « blanchir » le président sur ce point, mais refusant de porter des charges contre un chef d’État en exercice, conformément à la doctrine du ministère de la Justice.
Pendant toute la durée de son enquête, Mueller n’a accordé aucune interview, aucune déclaration devant les caméras. Selon la BBC, son porte-parole se contentait d’un laconique « pas de commentaire » face aux dizaines de journalistes qui campaient devant ses bureaux.
Deux républicains, deux mondes
Le contraste entre les deux hommes relevait presque de la fiction. Tous deux républicains, nés à deux ans d’écart dans des familles fortunées, diplômés d’universités prestigieuses. Mais là où Trump multipliait les tweets, les insultes et les rassemblements, Mueller disparaissait derrière ses dossiers. « Éternel costume sombre, il ne cherchait pas à attirer les regards », résume Le Monde.
Trump a qualifié l’enquête de « chasse aux sorcières » et de « canular » pendant deux ans. Mueller n’a jamais répondu publiquement. Quand il a finalement été convoqué devant le Congrès en juillet 2019 pour présenter ses conclusions, ses réponses hésitantes ont surpris. On sait aujourd’hui pourquoi : le New York Times a révélé en 2025 que Mueller avait reçu un diagnostic de maladie de Parkinson dès l’été 2021. Il a quitté son cabinet d’avocats WilmerHale fin 2021, cessé d’enseigner à l’université de Virginie fin 2022, puis s’est retiré entièrement de la vie publique.
Hommages et indécence
James Comey, l’ancien directeur du FBI dont le limogeage par Trump en 2017 avait précipité la nomination de Mueller, a écrit samedi : « Un grand Américain est mort aujourd’hui, quelqu’un dont j’ai eu la chance d’apprendre et aux côtés de qui j’ai eu la chance de me tenir. » Son ancien cabinet WilmerHale l’a décrit comme « un leader et serviteur public extraordinaire, d’une intégrité exemplaire », rapporte la BBC.
La réaction du président a emprunté un tout autre registre. « Robert Mueller vient de mourir. Bien, je suis content qu’il soit mort », a-t-il publié sur Truth Social quelques heures après l’annonce, selon Variety et l’Associated Press. Un président en exercice qui célèbre la mort d’un ancien directeur du FBI et vétéran décoré du Vietnam : la scène n’avait aucun précédent dans l’histoire politique américaine.
Ce n’est pas la première fois que Trump s’en prend à des figures qui l’ont contrarié. En 2025, alors que l’état de santé de Mueller était déjà public, le président l’avait traité de « voyou » lors d’un meeting dans l’Ohio. Le mot revient souvent dans son vocabulaire pour désigner procureurs, juges et journalistes qui s’opposent à lui.
Un rapport qui survit à son auteur
Mueller laisse son épouse Ann Cabell Standish, compagne de près de 60 ans, deux filles et trois petits-enfants. Sa famille a demandé que leur vie privée soit respectée.
Le rapport Mueller, lui, continue de vivre. Ces 448 pages restent le document de référence le plus complet sur l’ingérence d’un État étranger dans une élection occidentale. Le Parlement européen s’en est servi pour alimenter ses propres rapports sur la désinformation russe. Plusieurs démocraties, de l’Australie au Canada, ont bâti leurs cadres législatifs anti-ingérence en s’appuyant sur ses conclusions. Le procureur a peut-être perdu sa voix bien avant sa mort, mais son travail, lui, parle encore.