+15,9 % de maquereaux en boîte. +12,1 % de sardines. +10,2 % de riz. Depuis trois semaines, les rayons des supermarchés français se vident par le même bout : celui des produits de fond de placard. Le cabinet Circana, spécialisé dans le comportement des consommateurs, vient de publier ses chiffres pour la semaine du 9 au 15 mars. La guerre au Moyen-Orient pousse les ménages à des achats dits « de précaution ». Mais le plus surprenant n’est pas là : l’ampleur du phénomène reste bien plus faible que lors des deux paniques précédentes.

Maquereaux, sardines, riz : le tiercé de l’anxiété

Le détail des données raconte une France qui remplit ses placards sans les dévaliser. Les conserves de poissons arrivent en tête : les maquereaux grimpent de 15,9 % en volume sur une semaine, les sardines de 12,1 %. Derrière, le riz (+10,2 %) et les pâtes (+8,1 %) suivent le mouvement. Farines, féculents et huiles enregistrent eux aussi des hausses que l’institut qualifie d' »atypiques pour la période ».

Emily Mayer, directrice des études chez Circana, a détaillé ces résultats sur LinkedIn. Ces « pics de ventes » reflètent un « sentiment d’incertitude renforcé » par le conflit déclenché le 28 février entre la coalition israélo-américaine et l’Iran. Le détroit d’Ormuz, par où transite une large part du pétrole mondial, reste partiellement bloqué. Les prix à la pompe s’envolent. La peur diffuse d’une pénurie fait le reste.

Circana tempère immédiatement : le marché global des produits de grande consommation n’a progressé que de 0,3 % sur la semaine, un chiffre légèrement en dessous de la tendance observée depuis janvier (+0,5 %). Les Français achètent quelques boîtes de sardines en plus. Ils ne dévalisent pas les grandes surfaces.

2020 et 2022 : quand la France vidait vraiment les rayons

Pour mesurer la différence, il suffit de remonter au premier confinement. En mars 2020, quand l’Élysée annonce le « restez chez vous », les Français se ruent dans les supermarchés. Les ventes de pâtes, de farine et de papier toilette s’envolent de plusieurs dizaines de points en une seule semaine, selon les données de l’institut IRI publiées à l’époque. Des photos de caddies débordants et de rayons entièrement vidés inondent les réseaux sociaux. Certaines enseignes limitent les quantités par client.

Deux ans plus tard, en février 2022, le déclenchement de la guerre en Ukraine provoque un deuxième épisode. L’huile de tournesol, dont l’Ukraine est le premier producteur mondial, disparaît progressivement des rayons français. Plusieurs enseignes rationnent les bouteilles à deux ou trois par client, rapporte Le Parisien. Le phénomène est déjà plus ciblé : seuls les produits directement liés au conflit bougent, pas l’ensemble des rayons.

En mars 2026, la tendance se confirme. Les hausses dépassent rarement les 16 %. Aucun rationnement n’est signalé. Aucune photo de rayon vide ne circule sur les réseaux. La mécanique de l’achat panique se reproduit, mais elle perd en intensité à chaque épisode.

Les Français apprennent à vivre en crise permanente

Emily Mayer avance une explication prudente : « On observe des croissances moins marquées en 2026, peut-être le signe que les Français s’habituent à naviguer dans un contexte instable et réagissent moins fortement. » L’hypothèse se tient : quand les chocs se multiplient, le réflexe de panique s’émousse.

TF1 Info relève un paradoxe révélateur. Malgré la flambée des prix à la pompe, avec 18 euros supplémentaires par mois en moyenne sur le budget voiture selon les données automobiles citées par la chaîne, les Français n’ont pas déserté les hypermarchés. La fréquentation reste stable. Les consommateurs absorbent le choc au lieu de modifier radicalement leurs habitudes.

Ce comportement porte un nom en psychologie du risque : l’habituation. Plus un signal d’alarme se répète sans que la catastrophe redoutée se matérialise pleinement, moins il provoque de réaction. Les rayons de pâtes n’ont jamais vraiment été vides en 2020 : les réapprovisionnements suivaient, avec quelques jours de décalage. L’huile de tournesol est revenue en 2022. Le cerveau intègre ces expériences passées et recalibre sa réponse au choc suivant.

Le vrai risque ne se trouve pas au rayon conserves

Si les sardines et les pâtes ne manqueront pas, d’autres chaînes d’approvisionnement inquiètent bien davantage. TF1 Info signale que plusieurs entreprises françaises font déjà face à des difficultés d’approvisionnement en plastique, un dérivé du pétrole dont le cours suit de près les tensions au Moyen-Orient. Yaourts, bouteilles, barquettes alimentaires, films d’emballage : le plastique est omniprésent dans l’industrie agroalimentaire, et sa hausse finirait par se répercuter sur les prix en rayon.

BFM TV rapporte que QatarEnergy envisage de déclarer un cas de force majeure après les frappes iraniennes, ce qui pourrait amputer de 17 % la capacité de gaz naturel liquéfié du Qatar pour une durée pouvant atteindre cinq ans. L’Italie, la Belgique, la Corée du Sud et la Chine sont directement concernées par ces contrats. Si cette situation se prolonge, l’impact sur les coûts de l’énergie, et par ricochet sur les prix alimentaires, sera bien plus profond qu’une poignée de boîtes de maquereaux.

Le placard français en 2026 : prudent, pas paniqué

Les achats de précaution de mars 2026 dessinent le portrait d’une société qui a intégré l’instabilité dans son quotidien. En six ans, trois crises majeures ont déclenché le même réflexe, chaque fois un cran en dessous du précédent. Le marché global ne bronche quasiment pas. Les enseignes ne rationnent rien. Les prix des produits secs restent contenus.

L’inquiétude, elle, s’est déplacée. Ce ne sont plus les rayons de conserves qui posent problème, mais les chaînes logistiques invisibles : le pétrole qui fabrique l’emballage, le gaz qui alimente les usines, les assureurs maritimes qui refusent de couvrir les cargos dans le Golfe. Circana publiera ses nouvelles données hebdomadaires la semaine prochaine, et l’écart entre achats de précaution et vrai impact économique devrait continuer de se creuser.