Vingt-neuf militaires russes ont péri mardi soir dans le crash d’un avion de transport Antonov An-26 au-dessus de la péninsule de Crimée. Moscou invoque une panne technique. Mais une alarme antiaérienne retentissait à Sébastopol quelques minutes avant la disparition des radars, et l’Ukraine, d’ordinaire prompte à revendiquer ses frappes, n’a toujours pas commenté l’incident.
Un appareil qui disparaît à 18 heures, heure de Moscou
Le ministère russe de la Défense a communiqué les premiers éléments dans la nuit de mardi à mercredi, par l’intermédiaire de l’agence Tass. Le contact avec l’An-26 a été perdu « aux alentours de 18 heures, heure de Moscou », soit 16 heures à Paris, alors que l’appareil effectuait un « vol de routine » au-dessus de la Crimée. Les équipes de recherche et de sauvetage ont localisé l’épave plusieurs heures plus tard, percutée contre une falaise.
Parmi les 29 victimes figurent six membres d’équipage et vingt-trois passagers. Le ministère a précisé qu’aucun survivant n’a été retrouvé sur les lieux du crash. D’après le canal Telegram russe Fighterbomber, proche des cercles militaires, une trentaine de personnels se trouvaient à bord, un chiffre que les autorités n’ont pas officiellement confirmé.
La panne technique, version officielle contestable
Moscou privilégie l’hypothèse d’une défaillance technique. Le ministère de la Défense a affirmé, selon Tass, qu’« aucun signe d’impact extérieur » n’avait été constaté sur les débris. En clair : ni missile, ni drone, ni collision aviaire ne seraient en cause.
Le problème, c’est le contexte. Comme le rapporte Times Now News, une alarme antiaérienne a brièvement retenti à Sébastopol peu avant que l’appareil ne disparaisse des radars. Le lien entre les deux événements n’a pas été établi, mais la coïncidence alimente les spéculations. Plus tôt dans la journée de mardi, des médias ukrainiens avaient affirmé qu’un chasseur russe Soukhoï Su-34 avait été abattu, une information non vérifiée de manière indépendante.
De son côté, l’armée ukrainienne n’a publié aucun communiqué sur le crash de l’An-26. Ce silence est en soi un signal, selon le Kyiv Independent : Kiev revendique habituellement ses coups portés en Crimée dans les heures qui suivent.
L’An-26, un avion soviétique qui collectionne les catastrophes
L’Antonov An-26 est un bimoteur turbopropulseur conçu dans les années 1960 par le constructeur ukrainien Antonov. Capable de transporter jusqu’à 40 soldats ou 5,5 tonnes de fret, il reste massivement utilisé par l’armée russe pour les liaisons courtes et moyennes distances.
Son bilan de sécurité interpelle. Selon la base de données PlaneCrashData, l’appareil totalise 134 accidents répertoriés et 1 187 morts depuis sa mise en service. En juillet 2025, un Antonov An-24 d’Angara Airlines, un modèle de la même famille, s’écrasait dans la région de l’Amour en Russie, tuant 48 personnes. En 2021, deux An-26 s’étaient déjà crashés en territoire russe : l’un au Kamtchatka (28 morts), l’autre dans l’Extrême-Orient (6 morts).
Que ces appareils continuent de voler en zone de conflit active, où la défense antiaérienne est permanente et les drones omniprésents, pose une question logistique que Moscou esquive systématiquement.
La Crimée, cible permanente des frappes ukrainiennes
Le crash survient dans un espace aérien parmi les plus disputés au monde. Annexée par la Russie en 2014, la Crimée est la cible régulière d’opérations ukrainiennes depuis le début de l’invasion à grande échelle il y a quatre ans. Les frappes visent avant tout les bases militaires et l’infrastructure logistique de la péninsule.
En septembre 2025, le renseignement militaire ukrainien (HUR) avait détruit deux An-26 russes au sol lors d’une attaque de drones sur la base aérienne de Katcha, près de Sébastopol, selon le Kyiv Independent. Le 24 mars dernier, soit une semaine avant le crash, les forces ukrainiennes revendiquaient la destruction d’un lanceur de missiles hypersoniques Zirkon en Crimée occupée.
Les attaques de drones ukrainiens se sont intensifiées ces dernières semaines, ciblant jusqu’aux infrastructures pétrolières russes du port d’Oust-Louga, dans le golfe de Finlande, loin de la ligne de front.
Guerre de l’information autour de l’épave
L’opacité qui entoure ce crash illustre une constante du conflit : chaque incident aérien en Crimée déclenche une bataille de récits. Moscou attribue ses pertes à des pannes. Kiev revendique quand ça l’arrange. Les analystes militaires, eux, doivent croiser les canaux Telegram russes et ukrainiens pour reconstituer les faits.
La BBC relève que le ministère russe de la Défense a insisté sur l’absence de « dommages extérieurs » sur les débris, une formulation qui vise explicitement à écarter toute implication ukrainienne. Mais cette même formulation avait été employée lors de précédents incidents où l’hypothèse d’une frappe avait finalement gagné en crédibilité.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui réclame le retrait russe de Crimée comme condition préalable à tout cessez-le-feu, n’a pas réagi. Ses alliés occidentaux, engagés dans des négociations de paix où le sort de la péninsule reste le point de blocage central, n’ont pas non plus commenté.
Vingt-neuf familles, zéro réponse
Pour les proches des victimes, la question de savoir si l’avion a été abattu ou s’il est tombé tout seul ne change rien au résultat. Mais elle change tout pour la propagande des deux camps. Si Moscou reconnaissait une frappe ukrainienne, cela confirmerait la vulnérabilité persistante de la Crimée malgré les systèmes de défense déployés. Si Kiev revendiquait le tir, cela fragiliserait la position de Zelensky dans les pourparlers, où l’Occident pousse à la désescalade.
L’enquête du ministère russe de la Défense est en cours. Ses conclusions, quand elles tomberont, seront scrutées avec le même scepticisme que d’habitude. En attendant, 29 cercueils quitteront la Crimée sans qu’on sache vraiment pourquoi.