De l’huile d’olive. Injectée dans le visage. Le Dr Jean-François Delahaye, chirurgien plasticien, décrit ça sans ciller devant les caméras. Dans son cabinet, il reçoit chaque semaine des patients défigurés par des injections pratiquées dans des appartements, filmées pour Instagram, facturées quelques centaines d’euros. Et le phénomène, loin de reculer, bat tous les records.
Les signalements explosent, la réalité les dépasse
L’Ordre des médecins a comptabilisé 213 signalements d’actes esthétiques illégaux en 2025. Un chiffre jamais atteint. En 2022, il y en avait 62. En 2023, 123. En 2024, 128. Et depuis janvier 2026, 28 nouveaux dossiers sont déjà ouverts, selon les chiffres communiqués lors d’une conférence de presse organisée mercredi 18 mars par le Syndicat national de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique (SNCPRE).
Mais ces statistiques ne captent qu’une fraction du problème. « Nous ne sommes que le dernier maillon de la chaîne », reconnaît le Dr Hélène Harmand-Icher, présidente de la section santé publique de l’Ordre des médecins. La plupart des victimes ne signalent jamais rien, par honte ou parce qu’elles ignorent avoir été traitées illégalement.
Le marché fonctionne en circuit fermé : un compte Instagram ou TikTok promettant lèvres gonflées, cernes comblés, mâchoire redessinée. Des rendez-vous pris par message privé. Des actes réalisés à domicile ou dans des salons de beauté reconvertis. Les « praticiens » n’ont aucun diplôme médical, mais leurs vidéos de transformation cumulent des milliers de vues.
Botulisme, nécrose, huile d’olive dans les pommettes
En France, seuls les chirurgiens plasticiens, les dermatologues et les médecins esthétiques sont autorisés à pratiquer ces actes. Hors de ce cadre, les produits utilisés échappent à tout contrôle. Le SNCPRE les qualifie systématiquement de « contrefaçons ». Certains flacons contiennent de l’eau. D’autres, de l’huile alimentaire.
Les conséquences médicales vont de la déformation permanente à l’urgence vitale. Le Dr Adel Louafi, secrétaire général du SNCPRE, rapporte recevoir « au moins une personne par semaine victime de complications à la suite d’injections illégales ». Nécroses cutanées, infections profondes, embolies, hospitalisations en réanimation : la liste des dégâts s’allonge.
L’alerte la plus grave remonte à l’été 2024. Entre août et septembre, Santé publique France a recensé huit cas de botulisme en Île-de-France, tous liés à des injections esthétiques clandestines. Tous les patients présentaient des symptômes sévères : troubles de la vision, difficultés à avaler, paralysie partielle. Plusieurs ont nécessité une trachéotomie, rapporte l’AFP. Les autorités sanitaires et le ministère de la Santé avaient alors diffusé des alertes publiques, sans endiguer le phénomène.
La justice trop lente face à des comptes trop rapides
Sur les 213 signalements de 2025, vingt ont abouti à une saisine du procureur pour exercice illégal de la médecine. Depuis début 2026, trois autres ont suivi. Le SNCPRE, de son côté, a déposé 33 plaintes contre des comptes, des individus ou des centres opérant illégalement, d’après Me Laëtitia Fayon, avocate du syndicat.
Un dossier illustre l’impuissance du système. En 2022, le SNCPRE porte plainte contre Aunessa, un institut de beauté lyonnais qui diffusait sur les réseaux sociaux des vidéos d’injections pratiquées par des non-médecins, dans des appartements, sans conditions d’hygiène vérifiables. Les deux gérantes ont été mises en examen il y a près d’un an. Pourtant, selon Me Fayon, « elles continuent d’exercer à Lyon mais aussi à Paris ». L’instruction suit son cours. « C’est le dossier le plus stupéfiant parce qu’on voit que, depuis quatre ans, rien ne les arrête, pas même la justice », résume l’avocate.
Ce décalage entre la vitesse des réseaux et la lenteur des tribunaux crée un terrain fertile. Le temps qu’un dossier avance, le compte visé a eu le temps de changer de nom, de ville, de plateforme. Les fermetures de comptes par Instagram ou TikTok, quand elles interviennent, n’empêchent pas la réouverture sous un autre pseudo en quelques heures.
Un phénomène européen, pas seulement français
La France n’est pas isolée. Au Royaume-Uni, le gouvernement a adopté en 2022 le Health and Care Act, qui impose une licence pour pratiquer des injections de botox et d’acide hyaluronique. Avant cette loi, n’importe qui pouvait les administrer sans formation. En Italie, les carabiniers du NAS (unité spécialisée santé) ont mené 400 opérations en 2024 contre des centres illégaux, saisissant des milliers de doses de produits contrefaits, selon le ministère de la Santé italien.
La différence, c’est l’échelle. Le marché mondial de la médecine esthétique pesait 72 milliards de dollars en 2023, selon le cabinet Grand View Research. Il devrait dépasser 100 milliards d’ici 2030. Cette croissance attire des acteurs sans scrupules partout dans le monde, mais les réseaux sociaux ont accéléré le phénomène d’une manière que les législations n’avaient pas anticipée. Quand un tutoriel TikTok montrant une injection de lèvres cumule 2 millions de vues, il normalise un geste qui relève pourtant d’un acte médical encadré.
Des professionnels qui réclament un électrochoc réglementaire
Le SNCPRE ne se contente plus d’alerter. Le syndicat demande un renforcement des contrôles, une meilleure coordination entre la justice et les autorités sanitaires, et surtout une responsabilisation des plateformes. « Un phénomène qui ne cesse malheureusement de pulluler », constate Me Fayon, pour qui la réponse judiciaire actuelle arrive systématiquement trop tard.
L’Ordre des médecins plaide pour des sanctions plus rapides et plus lourdes. Les professionnels rappellent que ces actes ne relèvent pas du bien-être mais de la médecine, avec les mêmes risques qu’une intervention chirurgicale quand les conditions d’hygiène et la qualité des produits ne sont pas garanties.
Le gouvernement n’a pas encore réagi à cette conférence de presse. La proposition de loi sur l’encadrement de la médecine esthétique, déposée au Sénat en octobre 2025, n’a toujours pas été inscrite à l’ordre du jour. En attendant, les comptes continuent de publier, les rendez-vous se prennent par message privé, et les urgences continuent de recevoir des visages abîmés.