Des coeurs, des applaudissements, des commentaires admiratifs. Sur Instagram, des photos d’officiers SS et de soldats de la Wehrmacht récoltent des millions d’interactions. Les textes qui les accompagnent vantent leur « bravoure », leur « courage stratégique », leur « dureté de char d’assaut ». Leurs crimes de guerre, eux, ont disparu. Une enquête de Deutsche Welle vient de documenter l’ampleur du phénomène, et les réactions qu’elle provoque révèlent un double échec : celui des plateformes et celui de l’éducation.
Des criminels de guerre présentés comme des héros
L’enquête de la chaîne publique allemande a identifié de nombreux comptes Instagram publiant systématiquement des photos de militaires du Troisième Reich. Chaque publication suit le même schéma : un portrait soigné, un récit centré sur les exploits militaires, et un silence total sur les atrocités commises.
Un exemple parmi d’autres : une publication montre l’officier Waffen-SS Kurt Meyer en uniforme, runes SS visibles sur le col. Le texte en anglais le décrit comme « aussi dur qu’un blindé ». Ce que le post ne mentionne pas : Kurt Meyer a été condamné pour crimes de guerre. Après l’invasion de la Pologne en 1939, il a personnellement exécuté 50 civils juifs.
Autre cas : un fantassin de la Wehrmacht est célébré pour sa « bravoure » lors de la prise de La Canée, en Crète. Là encore, silence radio sur ce qui a suivi la conquête de l’île. Trois cents habitants juifs de La Canée ont été déportés vers les camps de concentration allemands. Quatre seulement auraient survécu.
Des millions d’utilisateurs exposés sans filtre
Ces publications ne restent pas dans un coin obscur du réseau. Elles atteignent des millions de personnes dans le monde, selon l’enquête de Deutsche Welle. Les utilisateurs réagissent avec des emojis approbateurs. Aucun commentaire critique, aucun contexte historique, aucune mise en garde de la plateforme.
Le problème prend une dimension particulière quand on regarde l’âge du public. Instagram compte plus de deux milliards d’utilisateurs actifs mensuels, dont une proportion massive de moins de 25 ans. Eva Berendsen, du Centre éducatif Anne Frank à Francfort, tire la sonnette d’alarme : « Il faut partir du principe que les jeunes d’aujourd’hui ont probablement leur premier contact avec le nazisme et la Shoah via les réseaux sociaux. »
Les conséquences dépassent la simple exposition à du contenu dérangeant. « Quand de jeunes hommes voient à répétition des images de soldats prétendument héroïques, ces publications ont le potentiel de renforcer des représentations de masculinité et des fantasmes virils », ajoute Berendsen. La propagande nazie, initialement conçue pour séduire et recruter, retrouve une seconde vie algorithmique sans le moindre avertissement.
Des historiens face à une « distorsion insupportable »
La communauté universitaire ne mâche pas ses mots. Johannes Hürter, historien à l’Institut d’histoire contemporaine de Munich, qualifie ces publications de « distorsion de l’histoire quasi insupportable du point de vue scientifique ». Il y voit « une rechute dans une vision de l’histoire totalement dénuée d’esprit critique qu’on croyait définitivement dépassée ».
Pour Hürter, le phénomène n’est pas isolé. Il s’inscrit dans la montée des mouvements d’extrême droite à travers le monde. « Les extrémistes de droite de tous les pays ont toujours exprimé leur admiration pour les forces armées de l’Allemagne hitlérienne. Ils utilisent désormais cette glorification de la Wehrmacht et de la Waffen-SS comme un code d’affirmation identitaire et de communication entre eux », analyse-t-il dans sa réponse à Deutsche Welle.
La dimension identitaire du phénomène rejoint les conclusions d’un rapport de l’UNESCO publié en 2022 sur la distorsion de la Shoah en ligne. L’organisation onusienne alertait déjà sur le fait que 49 % des contenus relatifs à la Shoah sur les principales plateformes contenaient de la désinformation ou de la distorsion historique. Trois ans plus tard, le constat semble s’être aggravé.
Le Comité d’Auschwitz accuse les géants de la tech
Christoph Heubner, vice-président du Comité international d’Auschwitz, va plus loin dans sa critique. Interrogé par Deutsche Welle, il pointe directement la responsabilité des dirigeants de la Silicon Valley : « Je crois que beaucoup de ces figures fondatrices se sentent très proches de l’attitude reflétée dans ces publications : celle de leaders élitistes. »
Pour les survivants du camp d’extermination, ces contenus constituent une agression directe. « C’est une attaque contre leur dignité. On leur assigne un rôle, celui des perdants de l’histoire, des victimes. Des victimes qu’on n’a pas encore achevées », déclare Heubner. Il décrit ce traitement comme « meurtrier » sur le plan émotionnel.
L’enquête de Deutsche Welle révèle aussi la réponse de Meta, la maison mère d’Instagram. Contactée avec la liste des publications problématiques, l’entreprise a répondu par l’intermédiaire d’une agence de relations publiques basée à Hambourg, sans répondre aux questions posées. Quatre jours après cette prise de contact, la quasi-totalité des contenus signalés avait disparu de la plateforme, dont la photo de Kurt Meyer en uniforme SS.
Le Règlement européen sur les services numériques reste lettre morte
Cette modération réactive pose une question centrale : pourquoi ces contenus passent-ils les filtres automatiques en premier lieu ? Le Règlement européen sur les services numériques (DSA), entré pleinement en vigueur en février 2024, impose aux très grandes plateformes comme Instagram d’évaluer et d’atténuer les risques systémiques liés à la diffusion de contenus illicites. Les insignes SS visibles sur certaines publications suffisent, dans plusieurs pays européens dont l’Allemagne et la France, à constituer une infraction pénale.
La Commission européenne a adopté dès octobre 2021 sa première stratégie de lutte contre l’antisémitisme, avec un volet spécifique sur la mémoire de la Shoah et la lutte contre sa distorsion en ligne. Les outils juridiques existent. Leur application concrète, elle, reste erratique.
Les comptes identifiés par Deutsche Welle étaient enregistrés dans des pays aussi divers que l’Allemagne, le Pakistan, les États-Unis et la Turquie. Certains semblent motivés par une idéologie clairement identifiable. D’autres paraissent avant tout chercher à maximiser leur audience, exploitant la fascination morbide que suscitent les iconographies militaires. Dans les deux cas, l’algorithme d’Instagram leur offre une visibilité que la propagande nazie originale n’aurait jamais pu atteindre.
Un test pour la modération de Meta en 2026
Le silence de Meta sur la manière dont ces comptes ont pu prospérer sans être détectés laisse planer un doute sur l’efficacité réelle de ses systèmes de modération automatique. L’entreprise de Mark Zuckerberg a réduit ses équipes dédiées à la confiance et à la sécurité au cours des deux dernières années, dans un contexte de coupes massives. En parallèle, le PDG de Meta a publiquement annoncé un virage vers « moins de censure » sur ses plateformes début 2025.
L’Union européenne dispose désormais de moyens de pression concrets. Le DSA prévoit des amendes pouvant atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial d’une plateforme en cas de manquement. Pour Meta, dont le revenu annuel dépasse 130 milliards de dollars, l’amende théorique pourrait dépasser 8 milliards. La Commission a ouvert plusieurs enquêtes contre la firme depuis 2024, sans qu’aucune sanction financière n’ait encore été prononcée sur ce terrain.