La moitié des stations d’eau potable américaines puisent dans des rivières ou des cours d’eau qui reçoivent, en amont, des rejets de stations d’épuration. Autrement dit, des millions de personnes boivent déjà, sans le savoir, de l’eau qui est passée par les toilettes de quelqu’un d’autre. Ce phénomène porte même un nom technique : la « réutilisation de facto ». Et avec la sécheresse qui s’installe durablement sur tous les continents, cette pratique discrète pourrait bientôt devenir une politique assumée, y compris en France.

San Diego, du scandale à la station modèle

Dans les années 1990, la ville de San Diego a tenté de lancer un programme de recyclage des eaux usées en eau potable. L’idée a déclenché un tollé. La presse locale a résumé le projet en deux mots : « toilet-to-tap », des toilettes au robinet. Face à la pression politique, la municipalité a abandonné.

Trente ans plus tard, la même ville construit une usine de traitement de 1,5 milliard de dollars destinée à fournir 113 millions de litres d’eau recyclée par jour, soit un tiers de sa consommation totale d’ici 2035. Des programmes similaires existent désormais en Arizona, au Texas et en Floride, selon Deutsche Welle.

« Il y a vingt ans, personne n’envisageait de recycler les eaux usées », observe Metin Duran, microbiologiste à l’université de Villanova, en Pennsylvanie. « La pénurie d’eau a provoqué un changement de mentalité profond. » L’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA) confirme l’ampleur du défi : les États-Unis traitent 125 milliards de litres d’eaux usées par jour, mais n’en récupèrent que 7 % pour un usage secondaire.

Trois étapes pour rendre l’eau des égouts potable

Transformer de l’eau usée en eau potable ne relève pas de la magie, mais d’un processus industriel en trois temps. La première phase, dite primaire, consiste à retirer les matières solides. La deuxième fait appel à des micro-organismes qui décomposent les polluants organiques. Ces deux étapes suffisent pour rejeter l’eau dans l’environnement sans danger.

C’est la troisième phase qui change tout. L’ultrafiltration, l’osmose inverse et la désinfection par rayons ultraviolets ou chlore éliminent pathogènes, virus et résidus chimiques. L’usine d’Orange County, en Californie, utilise ce triple traitement depuis des années. L’eau qui en sort est plus pure que celle de la plupart des nappes phréatiques, selon les analyses de l’EPA.

Le problème : la grande majorité des stations d’épuration dans le monde ne sont pas équipées pour cette troisième étape. Passer du rejet au recyclage exige des investissements massifs en infrastructures, des canalisations aux pompes de relevage.

Israël recycle 90 %, la France moins de 1 %

Les écarts entre pays sont vertigineux. Israël, confronté depuis des décennies à la rareté de l’eau, recycle environ 90 % de ses eaux usées traitées, principalement pour l’irrigation agricole. C’est le record mondial. Singapour produit depuis 2003 son « NEWater », de l’eau recyclée qui alimente aussi bien les industries que les robinets des habitants. La Namibie fait encore plus fort : la capitale Windhoek recycle ses eaux usées en eau potable depuis 1968, soit presque soixante ans d’expérience.

La France, elle, ne recycle que 0,6 % de ses eaux traitées, selon les chiffres du ministère de la Transition écologique. Un retard colossal que le gouvernement a tenté de corriger en mars 2023 avec le « Plan eau » d’Emmanuel Macron, qui fixe un objectif de 10 % de réutilisation d’ici 2030. L’Espagne, pourtant dans une situation géographique comparable, atteint déjà 8 %.

Un décret de mars 2023 a élargi les possibilités de réutilisation des eaux usées traitées (REUT) en France, ouvrant leur usage au-delà de la seule irrigation agricole. Mais les freins restent nombreux : des réglementations sanitaires strictes, un manque d’infrastructures et, surtout, une opinion publique qui n’a pas encore digéré le concept.

Payer 49 dollars de plus pour ne pas manquer d’eau

Aux États-Unis, une enquête menée par Todd Guilfoos, économiste de l’eau à l’université du Rhode Island, a sondé des habitants de petites communes de moins de 10 000 personnes. Résultat : les répondants se disent prêts à payer en moyenne 49 dollars (environ 42 euros) de plus par mois sur leur facture d’eau pour financer un programme de recyclage local, à condition d’éviter les restrictions d’usage.

Cette somme couvrirait les coûts de fonctionnement du traitement tertiaire. Elle ne suffirait pas, en revanche, à financer la modernisation du réseau, des canalisations vieillissantes aux nouvelles stations de pompage. La première phase du chantier de San Diego, à elle seule, engloutit 1,5 milliard de dollars, rapporte Deutsche Welle. Ce sont les fonds fédéraux et étatiques qui comblent la différence.

« Plutôt que de construire un nouveau barrage ou de forer un nouveau puits, nous traitons déjà cette eau. C’est l’une des solutions les plus économiques pour préserver la ressource », explique Samuel Sandoval Solis, spécialiste des ressources en eau à l’université de Californie à Davis.

La sécheresse ne laisse plus le choix

La moitié du territoire américain subit des conditions de sécheresse en ce mois de mars 2026. La NASA prévient que le sud-ouest et les grandes plaines centrales pourraient connaître des « mégasécheresses » après 2050, des épisodes potentiellement plus longs et plus sévères que tout ce qui a été observé au cours du dernier millénaire.

En France, les étés 2022 et 2023 ont imposé des restrictions d’eau dans la quasi-totalité des départements. Des communes entières ont été alimentées par camions-citernes. Le changement climatique aggrave le phénomène : quand la pluie tombe, c’est en épisodes intenses qui ruissellent sur des sols durcis par la sécheresse, au lieu de recharger les nappes phréatiques.

Le recyclage des eaux usées n’est pas une solution miracle. Bridger Ruyle, ingénieur environnemental à l’université de New York, souligne que le procédé est très énergivore et que l’injection d’eau recyclée dans les nappes pourrait mobiliser des métaux lourds présents dans les sols. « Il faut veiller à ne pas résoudre un problème en en créant un autre qui se révélera dans dix ans », prévient-il.

Mais les alternatives se raréfient. Le Colorado, artère vitale de l’ouest américain, a vu son niveau chuter à des seuils historiques. En Méditerranée, la Catalogne a frôlé le point de rupture en 2024. Et les projections climatiques ne dessinent aucune accalmie. La France devra décider, d’ici 2030, si elle préfère investir dans le recyclage ou continuer à rationner. Ses voisins ont déjà tranché.