Vingt millions de barils par jour. C’est le volume de pétrole et de gaz qui circulait chaque jour à travers un passage maritime de 33 kilomètres de large, avant que la guerre au Moyen-Orient ne le ferme presque entièrement. Le détroit d’Ormuz, coincé entre l’Iran et Oman, est le plus gros goulot d’étranglement énergétique de la planète. Tout le monde le savait. Personne n’avait de plan B.

Le point faible que tout le monde connaissait

Depuis des décennies, analystes, gouvernements et compagnies pétrolières identifient le détroit d’Ormuz comme le risque numéro un du système énergétique mondial. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) le répète dans chacun de ses rapports annuels : ce goulet reste « le point de transit pétrolier le plus critique au monde ». Le New York Times rappelle qu’il constitue « la seule porte de sortie vers le reste du monde pour des quantités considérables de pétrole et de gaz naturel ».

Le problème n’a rien de nouveau. Dès les années 1980, pendant la guerre Iran-Irak, des tankers ont été attaqués dans le Golfe. En 2019, des drones et des missiles ont frappé des installations saoudiennes, faisant brièvement bondir les cours. À chaque crise, la même question revient : pourquoi ne pas contourner Ormuz ? Et à chaque fois, rien de concret ne suit.

Géographie, rivalités et pipelines fantômes

La réponse tient en trois mots : géographie, politique, argent. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent bien de pipelines capables d’acheminer du brut vers la mer Rouge ou l’océan Indien sans passer par le détroit. Mais leur capacité est dérisoire face aux volumes en jeu. Selon le New York Times, ces infrastructures ne transportent qu’une « petite fraction » de l’énergie produite dans le Golfe persique.

Pour les autres pays producteurs de la région, les options sont encore plus limitées. Le Qatar, l’un des plus gros exportateurs de gaz naturel au monde, n’a qu’une seule frontière terrestre : l’Arabie saoudite. Or les deux pays ont rompu leurs relations diplomatiques et fermé cette frontière pendant plusieurs années, lors d’une crise régionale résolue seulement en 2021. Construire un pipeline à travers le territoire d’un voisin avec qui on s’est fâché il y a cinq ans, c’est un pari que personne n’a voulu prendre.

Et même si un tel pipeline existait, il serait lui aussi vulnérable. « Il n’y a rien qui soit totalement sûr ici », résume John Browne, ancien patron du géant pétrolier BP, interrogé par le New York Times. « Quelqu’un avec de mauvaises intentions peut faire toutes sortes de choses aux infrastructures pétrolières et gazières. »

Le baril à 100 dollars, retour vers le passé

Résultat : quand les hostilités ont éclaté le 28 février entre les États-Unis, Israël et l’Iran, les conséquences sur l’approvisionnement ont été immédiates. Dans son rapport de mars 2026, l’AIE estime que la production de brut dans la région a été amputée d’au moins huit millions de barils par jour, auxquels s’ajoutent deux millions de barils de condensats et de liquides de gaz naturel. L’Irak, le Qatar, le Koweït, les Émirats et l’Arabie saoudite sont tous touchés.

Sur les marchés, le choc a été brutal. Les cours du pétrole ont bondi de 20 dollars en deux semaines pour atteindre 92 dollars le baril, selon l’AIE. Le New York Times note que le seuil symbolique des 100 dollars a été franchi pour la première fois depuis près de quatre ans. Pour les automobilistes européens, la traduction est directe : le litre de carburant repart à la hausse, dans un contexte économique déjà fragile.

Mais le pétrole brut n’est que la partie visible. Les perturbations touchent aussi les raffineries du Golfe, dont plus de quatre millions de barils par jour de capacité de raffinage sont menacés d’arrêt, d’après l’AIE. Le diesel et le kérosène sont les produits les plus exposés, « avec une flexibilité limitée ailleurs pour augmenter la production ». Le gaz de pétrole liquéfié (GPL), utilisé pour le chauffage et la cuisine dans de nombreux pays, est également touché. L’Inde et l’Afrique de l’Est, fortement dépendantes de ces importations, sont en première ligne.

Kharg, l’île otage au cœur du bras de fer

Au milieu de cette crise, un bout de terre de quelques kilomètres carrés cristallise les tensions : l’île de Kharg. Située à une trentaine de kilomètres des côtes iraniennes, elle abrite le principal terminal d’exportation de pétrole du pays. Selon une note de la banque JP Morgan relayée par France Info, près de 90 % des exportations iraniennes de brut transitent par cette île. Le cabinet d’analyse Kpler évalue ses capacités de stockage à 30 millions de barils, dont 18 millions s’y trouvaient avant les frappes.

Le 13 mars, les forces américaines ont bombardé l’île, frappant selon l’agence iranienne Fars plus de 90 cibles militaires en une seule nuit : bases navales, tours de contrôle, hangars. Donald Trump a revendiqué avoir « anéanti toutes les cibles militaires » tout en épargnant les installations pétrolières, « par souci de décence ». La menace est à peine voilée : si Téhéran continue de bloquer le détroit, les terminaux de Kharg seront les prochains sur la liste. Les États-Unis tiennent l’île « en otage », analyse le général à la retraite Mark Kimmitt sur CNN. Un levier de pression qui dit tout de l’importance du pétrole dans ce conflit.

400 millions de barils pour gagner du temps

Face à l’urgence, les pays consommateurs ont dégainé leur arme de dernier recours. Le 11 mars, les membres de l’AIE ont décidé de puiser dans les réserves stratégiques à un niveau sans précédent : 400 millions de barils mis à disposition du marché. C’est la plus grosse mobilisation de stocks d’urgence de l’histoire, dépassant celle de 2022 après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Les réserves mondiales offrent une marge de manœuvre, du moins temporaire. L’AIE évalue les stocks mondiaux observés à 8,2 milliards de barils, un niveau qui n’avait pas été atteint depuis février 2021. Dans les pays de l’OCDE, les gouvernements disposent de 1,25 milliard de barils en réserves d’urgence, auxquels s’ajoutent 600 millions de barils de stocks industriels sous obligation réglementaire.

Mais ces chiffres, aussi rassurants soient-ils, masquent une réalité plus fragile. Les réserves sont conçues pour pallier des ruptures temporaires, pas une fermeture prolongée du passage maritime le plus important de la planète. Si le détroit reste bloqué plusieurs mois, même ces stocks colossaux finiront par s’épuiser. L’AIE a d’ailleurs revu à la baisse ses prévisions de demande mondiale de pétrole pour 2026, amputant sa croissance de 210 000 barils par jour.

Le détroit comme révélateur

La crise d’Ormuz expose une dépendance que la transition énergétique n’a pas encore corrigée. Malgré l’essor des renouvelables et des véhicules électriques, le pétrole représente toujours près d’un tiers de l’énergie consommée dans le monde. Et une part disproportionnée de ce pétrole continue de transiter par un passage de 33 kilomètres entre deux côtes hostiles.

La prochaine échéance concrète est diplomatique. Trump a fixé un ultimatum implicite à l’Iran : rouvrir le détroit ou voir ses infrastructures pétrolières détruites. L’ouverture du robinet russe offre un palliatif, mais pas une solution. La Chine, premier importateur de brut iranien selon les données de Reuters et Kpler, observe de près. Dans ce bras de fer entre puissances, c’est le prix à la pompe de centaines de millions de consommateurs qui sert de variable d’ajustement.