Vingt cas en cinq jours. Deux morts. En temps normal, une flambée de méningite B de cette ampleur met des années à se déclarer. Canterbury, ville universitaire du sud de l’Angleterre, vit depuis le week-end dernier une situation sanitaire que les épidémiologistes qualifient de « sans précédent ». L’agence britannique de sécurité sanitaire (UKHSA) a émis une alerte nationale, demandant à tous les médecins du pays de surveiller les symptômes. Un premier cas a été détecté en France.

Une discothèque comme épicentre

Tout remonte au Club Chemistry, une boîte de nuit de Canterbury prisée des étudiants. Entre le 5 et le 7 mars, des centaines de jeunes s’y sont pressés pour un week-end de fête ordinaire. Sur les quinze premiers cas identifiés, onze avaient fréquenté cet établissement, rapporte la BBC. Susan Hopkins, directrice de l’UKHSA, a évoqué un « événement de super-propagation, avec une transmission qui s’est poursuivie dans les résidences universitaires ».

Les deux victimes sont une étudiante de 21 ans de l’université de Kent et Juliette, lycéenne de 16 ans au Queen Elizabeth’s Grammar School de Faversham, une ville voisine. Cinq établissements scolaires du comté comptent des cas confirmés ou suspectés. L’université de Canterbury Christ Church a signalé un cas supplémentaire chez Tyra Skinner, étudiante de 20 ans hospitalisée en état stable après avoir fréquenté le même club.

5 000 vaccinations, un campus fantôme

La riposte sanitaire a pris des allures de campagne Covid. Mercredi, quinze tables de vaccination ont été installées dans un gymnase de l’université de Kent, infirmières en tablier et masque inclus. L’objectif : immuniser les 5 000 étudiants du campus contre le méningocoque B, en deux doses. En parallèle, 2 500 doses d’antibiotiques ont été distribuées dans tout le comté.

L’alerte a dépassé le Kent en quelques heures. L’UKHSA a demandé à tous les généralistes d’Angleterre de prescrire des antibiotiques à quiconque a mis les pieds au Club Chemistry entre le 5 et le 7 mars. Le secrétaire d’État à la Santé, Wes Streeting, a précisé que l’épidémie restait « locale » mais que la réponse était « gérée au niveau national ». La ruée vers les pharmacies a déjà commencé : Boots a mis en place un système de file d’attente, Superdrug une liste d’attente pour les vaccins.

Sur le campus, l’atmosphère est celle d’une ville évacuée. « La plupart de nos amis sont partis, c’est bizarre », témoigne Sophie, étudiante en architecture, à la BBC. Mohammed Olayinka, étudiant en économie, décrit un campus « quasi désert ». Certains étudiants ont fui Canterbury dans la panique. D’autres sont restés pour se faire vacciner, poussés par leurs parents. « Mes parents m’ont juste dit : lève-toi et va te faire vacciner. Ils ne veulent même pas que je rentre à la maison vu ce qui se passe », raconte Divine Nweze, étudiant en architecture.

Ce que les scientifiques ne s’expliquent pas

La méningite B n’est pas censée se propager aussi vite. Contrairement à la grippe ou au Covid, le méningocoque nécessite un contact prolongé et rapproché pour se transmettre. Au Royaume-Uni, environ 350 cas surviennent chaque année, presque toujours isolés. En temps normal, 10 % de la population porte la bactérie dans le nez sans jamais tomber malade. Chez les 15-24 ans, ce taux grimpe à 25 %, selon l’UKHSA.

La comparaison historique donne la mesure de l’anomalie : dans les années 1980, un foyer similaire dans le Gloucestershire avait produit 65 cas, rapporte The Lancet. Mais ces 65 cas s’étaient étalés sur quatre ans et demi. Canterbury en affiche vingt en moins d’une semaine.

Le professeur Andrew Preston, de l’université de Bath, avance deux hypothèses auprès de la BBC : soit la transmission a atteint un « rythme stupéfiant » et le nombre de porteurs a explosé, soit la bactérie se révèle « plus invasive » qu’à l’accoutumée. Les analyses portent sur le groupe B, un ensemble qui regroupe plus d’une centaine de souches aux comportements très différents. Celle en circulation semble identique à celle des cinq dernières années, mais le séquençage génétique complet n’a pas encore livré ses résultats.

Le vapotage dans le viseur des chercheurs

Le partage de vapoteuses entre amis est au centre des interrogations. Les cigarettes électroniques circulent de bouche en bouche bien plus facilement qu’une cigarette classique, offrant à la bactérie une voie de transmission directe via la salive. Le vapotage lui-même provoque une inflammation des voies respiratoires, ce qui, selon certains chercheurs, pourrait faciliter le passage du méningocoque du nez vers le sang.

Le professeur Andrew Lee, de l’université de Sheffield, ajoute un facteur aggravant dans la BBC : la co-circulation de virus respiratoires comme la grippe pourrait « potentialiser la transmission du méningocoque ». Tousser et éternuer dans un club bondé multiplie les occasions de projeter la bactérie vers de nouveaux hôtes.

Mais les experts tempèrent. Vapoter en soirée n’a rien de spécifique à Canterbury. « Ce ne peut pas être la seule explication », nuance Preston. La réponse se trouve probablement dans une combinaison de facteurs : un lieu clos et bondé, un partage intensif de vapoteuses, et peut-être une souche légèrement plus agressive que ce que les premières analyses laissent voir.

Un cas en France, la dette immunitaire en question

Les autorités sanitaires françaises ont confirmé qu’une personne hospitalisée en France après un séjour en Angleterre se trouvait dans un état « stable ». Sans donner plus de détails, cette information rappelle que la bactérie voyage dans la gorge de porteurs asymptomatiques, sans passeport ni contrôle.

Une autre piste agite la communauté scientifique : la dette immunitaire. Les jeunes adultes touchés à Canterbury ont passé leur adolescence en plein confinement Covid. Pendant ces années d’isolement, ils n’ont pas été exposés aux bactéries et virus qui renforcent habituellement les défenses de l’organisme. « Mais ça concerne tout le Royaume-Uni, pas juste le Kent », nuance Preston. Ce facteur pourrait amplifier l’épidémie sans l’expliquer seul.

Le séquençage dira si la souche a muté

Le Royaume-Uni mobilise des moyens lourds. Les médecins généralistes ont reçu l’instruction de prescrire des antibiotiques à toute personne ayant fréquenté le Club Chemistry ou résidant sur le campus de l’université de Kent. Les vaccinations se poursuivront jeudi dès 9 heures.

Susan Hopkins reconnaît que les zones d’ombre restent nombreuses. « Je ne peux pas encore dire d’où vient l’infection initiale, comment elle est entrée dans cette cohorte, ni pourquoi elle a provoqué un nombre aussi explosif de cas », a-t-elle déclaré à la BBC.

L’étape décisive sera le séquençage complet de la souche. S’il révèle une mutation rendant la bactérie plus invasive, les protocoles de surveillance devront être revus au-delà du Kent. Le Royaume-Uni avait intégré le vaccin contre le méningocoque B dans son calendrier vaccinal pour les nourrissons en 2015, mais les étudiants actuels n’en ont pas tous bénéficié. En France, la vaccination contre le méningocoque B est recommandée pour les nourrissons depuis 2022, mais reste peu prescrite chez les adolescents et jeunes adultes.